La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
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          Au cœur du Var


Callas du Var

Pendant qu’il était à la clinique des Espérels de Figanières, mon père a loué un deux pièces à Callas du Var.
Ce très joli petit village, situé à quatre cents quatre vingt mètres d’altitude, est très typique de cette région provençale avec ses rues étroites en escalier et ses maisons serrées les unes aux autres. La ville la plus proche, Draguignan, se trouve à quinze kilomètres et, nous sommes, malgré la beauté du site, tout de même à trente cinq kilomètres de la mer, (Fréjus et Saint Raphaël).
Mon père, qui souhaite rester en Provence pour les temps à venir, a eu l’opportunité de louer ce logement à un aide soignant de la clinique. Il s’y est fait également un ami, un normand marié à une indochinoise. Ils ont deux fils et une fille, Madeleine, qui a mon âge. Voilà une famille qu’il apprécie, aussi il a convaincu Jeannine qu’elle mette Nanou en nourrice chez eux, à Cuers, près de Toulon. Elle profite ainsi d’un climat agréable et d’une nature à découvrir à travers des lieux de promenade, le plus souvent avec toute la grande famille indochinoise.
Je suis heureuse de revoir Nanou et de faire la connaissance de toute cette tribu. Pourtant avec Madeleine, qui fait des études et qui est d’une nature peu encline aux épanchements, nous avons assez peu d’atomes crochus. C’est avec l’un de ses cousins de notre âge, qui a beaucoup d’humour, que je m’entends le mieux ; les rapports de charme entre nous deux sont également au rendez-vous.
Lorsque mon paternel retrouve sa vitalité j’apprécie son côté communicatif à l’égard des autres, même avec ses débordements, si ça peut éviter qu’il en ait à mon égard. Ou bien, lorsqu’il manque de vitalité, que son côté communicatif lui fait défaut, qu’il ne déborde d’attention qu’à son propre égard en ne se concentrant que sur sa petite personne, il fait une pose, ainsi, si je suis dans une période en phase avec les autres, cela m’évite l’asphyxie.
Bon ! Ça devait encore revenir le travail déplaisant, mais d’un autre genre. Ce bonhomme s’est fait apprécier aussi par la directrice de la clinique des Espérels, et, il a réussit à ce qu’elle accepte que je vienne me présenter pour un futur emploi de femme de service. Je crois que je lui fais bonne impression quand mon père me présente, puisque je commence en début de semaine prochaine de ce beau mois de mai.


Faire ses preuves

Comme il faut y aller, j’y vais ! Je débute à Figanières ce lundi. Tous les jours, le chauffeur du car de cet établissement médicalisé vient chercher les employés dans leurs villages, très tôt le matin, et les reconduit en fin d’après-midi. Il commence et termine sa tournée par Callas, où il habite. Six kilomètres séparent Callas des Espérels, sur un trajet en serpentin au paysage pittoresque. C’est un plaisir de me faire conduire dans un véhicule où je suis assise en hauteur, cela me permet de ne rien perdre de ce spectacle. Quel dommage que nous soyons déjà arrivés.
La directrice m’attend de pied ferme, elle semble moins aimable que la dernière fois. (Mon père me dira plus tard, qu’elle voulait que je fasse mes preuves afin d’être acceptée au sein de l’équipe.) Ma tâche, pour cette première journée, est d’encaustiquer le sol d’une immense pièce, très lumineuse, éclairée par un soleil qui s’invite en passant par de grandes baies vitrées. Mais que me demande t-elle ?! Je n’en crois pas mes oreilles ; elle veut que j’encaustique le sol, avec un chiffon, à genoux par terre. Je ne m’appelle pas Cosette ! J’ai apporté une blouse, mais, mes chaussures ne me permettent pas de replier les orteils. Je dois donc me déchausser. Les rayons du soleil sur les vitres produisent un effet de serre qui, conjugué à cette rude besogne, me font transpirer. Je sue à tel point, qu’à la fin de ma tâche mes vêtements me servent d’éponge. Je fais une pause à l’heure du déjeuner, un moment agréable, où tout le personnel se retrouve autour d’une grande table dans la cuisine. Le repas est chaleureux, je semble être acceptée au sein de l’équipe. Pourtant j’ai du mal à comprendre son état d’esprit.
A la fin de ma journée, c’est une véritable satisfaction de repartir en car.
Les jours suivants, le ménage que j’ai à faire est moins pénible, sans être pour autant une partie de plaisir. Je préfère de beaucoup aider l’aide-soignante à faire les lits des patients. Certains ne sont pas très vaillants, comme cet homme qui se repose dans son fauteuil pendant qu’on lui retape sa literie. Dans sa chambre, une odeur qui envahit toute la pièce m’incommode. Souffrant des voies respiratoires il doit, à l’aide d’un inhalateur, absorber par inspiration une préparation médicamenteuse à base de feuilles d’eucalyptus. Toutes les personnes qui entrent ici peuvent en profiter, puisque ces essences volatiles imprègnent notre odorat. Un petit koala se sentirait ici comme chez lui, mais pour moi c’est peu probable.



Pitchounette

Ici, aux Espérels, le personnel ne fait pas défaut, mais s’il n’y a pas d’infirmières c’est tout simplement qu’il y a trois infirmiers. Le plus vieux, un peu grincheux, doit avoir un bon compte d’années de travail derrière lui. Le plus jeune, très sympa et très beau, a un bon nombre d’années encore à faire, mais comme il est aimable, c’est intéressant pour tout le monde. Celui qui retient mon attention, c’est Philippe, le troisième infirmier, un homme de trente deux ans qui, sans être particulièrement beau, possède un charme fou. Totalement à l’aise et serviable avec tous, il est toujours disponible. Le jour où mon activité principale fut de nettoyer à fond les sanitaires, mes chaussures en cuir étant une nouvelle fois non adéquates pour cette fonction, Philippe vint à mon secours en me prêtant une paire de tongs. Je fus ravie quand mon père me confia des photos à lui transmettre. Photos qu’il avait prises lors de son séjour à la clinique où Philippe se trouvait photographié dans l’exercice de ses fonctions.
Depuis quelques jours, je fais moins de ménage. Je suis affectée en cuisine pour divers petits travaux. J’ai été enthousiasmée lorsqu’on m’a demandé, si je me sentais capable, de préparer les hors-d’œuvre des pensionnaires et de leur porter ensuite à table. C’est avec une certaine délectation que je compose mes plats de fines rondelles de tomates, de cubes de concombres et d’œufs durs, le tout agrémenté de persil. Ma chef me félicite, puis, avec un accent provençal appuyé, me surnomme « Pitchounette ».
Je parle souvent avec Philippe. Aujourd’hui, le sujet concerne un film qu’il a vu au cinéma « Paris au mois d’août ». Me voyant intéressé il propose de me prêter le roman de René Fallet, qu’il a lu et, dont est tiré le film. Waouh ! Je suis pressée de le lire.
Mon père s’interroge un peu, ou un peu plus, de ma proximité avec cet infirmier. Je dévore le livre et, je suis tellement exaltée en parlant de Philippe, que ce vieux en vient à me dire qu’à propos de Paris, on doit y retourner. Il vient de comprendre que je suis amoureuse :
« Jeannine laisse Nanou chez les amis pour tout l’été, et moi, je garde le logement de Callas en accord avec le propriétaire pour qu’on puisse y revenir ; pour lui, c’est tout bénéfice. »
Et pour moi…je pars comme une voleuse, quoique ce vieux fou soit, dit-il, allé reporter le livre à Philippe en lui expliquant les faits. Il aurait répondu :
« Mais ce n’est pas grave, à seize ans, elle m’oubliera ! »
Il est vrai qu’à seize ans je ne suis qu’une Pitchounette…