La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
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          Ballan-Miré


Le Taxi

Ma mère adore prendre des taxis. C’est mon père qui me l’a dit, mais je l’ai constaté aussi, vu qu’elle fait le plus souvent un métier où elle doit servir les autres, là, c’est elle qui se fait servir. Alors elle ne s’en prive pas et… aujourd’hui, elle veut m’en faire profiter. Seulement voila ! Aujourd’hui, cette sortie en taxi est destinée à me conduire chez la nourrice qui garde déjà mon demi frère Jean-Pierre.
J’ai du mal à contrôler ma peine, elle est grande. Je croyais tellement que j’allais rester avec ma maman à Tours. J’en ai perdu la parole.
En route pour Ballan-Miré, ma mère tente de renouer le dialogue avec moi en me parlant de mon petit frère qui a dix huit mois et que je vais retrouver. Ce n’est pas de l’indifférence pour Pierrot, que j’éprouve, d’ailleurs je me souviens de cet adorable bébé avec de grands yeux bleus et des boucles dans ses cheveux lorsqu’il avait six mois. Mais mon souhait actuel c’est de rester dans ce taxi, assise près de ma mère. Je ne voudrais jamais en descendre !
Cette femme n’est pas une maman très démonstrative. Elle n’a pas habituellement une attitude particulièrement affectueuse à mon égard, mais malgré tout je vis en cet instant un moment privilégié. Toute l’attention de ma mère est concentrée sur moi. Elle me parle avec douceur et m’assure de venir souvent nous voir.
Le chauffeur de taxi est très gentil aussi avec moi et plaisante avec ma maman. Le trajet, je l’espère, va durer le plus longtemps possible. Mais non… Nous arrivons trop vite à Ballan-Miré. Je deviens anxieuse. Ne pourrait-elle pas changer d’avis et me ramener avec elle à Tours ?
Nous sommes en pleine campagne, la voiture doit emprunter un chemin boueux pour accéder à un vieux corps de ferme. Devant cette vieille maison se trouve une cour où deux garçonnets jouent à même la terre. Ils sont sales et leurs cheveux sont longs et mal coiffés. L’un d’eux, le plus jeune, s’est approché de la barrière délabrée qui sépare le chemin de l’habitation. Que cet endroit est laid ! J’ai du mal à sortir de la voiture et à poser les pieds sur le sol où je vais m’embourber. Il doit beaucoup pleuvoir dans cette région, même si en ce moment c’est le soleil qui domine.
« Regarde Régine, c’est ton petit frère derrière la barrière ! S’exclame ma mère.
- Mais je ne le reconnais pas ! Quand il était bébé il était beau avec de grands yeux bleus et des cheveux bouclés !
- On dirait qu’il a toujours les yeux bleus, ironise le chauffeur du taxi qui est descendu de voiture. »
Une dame apparaît sur le pas de la porte. Elle a un visage dur, aux traits burinés. Elle n’a pas l’air gentille comme me l’avait décrite ma mère. Les deux femmes échangent une brève conversation. Ma mère m’explique alors qu’elle ne peut pas faire attendre le taxi plus longtemps et, qu’elle doit rentrer à Tours. Elle a son travail, me rappelle t-elle. De vives douleurs se font ressentir au creux de mon estomac. Quand va-t-elle revenir ? Je l’interroge. Elle m’assure qu’elle fera tout, dès qu’elle pourra, pour venir nous voir Pierrot et moi. Sur ce, elle nous embrasse tous les deux et disparaît dans le taxi.
Je gémis :
« Maman ! »
Jean-Pierre reste à côté de moi, je lui prends la main; il est mignon finalement. J’ai à peine envie de me retourner pour faire connaissance avec ma nouvelle vie. J’ai la gorge nouée. C’est l’intuition, sans doute ?
Notre mère ne viendra jamais nous voir.



7 Km à pied !

Je viens d’arriver chez Tatie au début du mois de septembre.
Oui Tatie… C’est comme cela que ma nourrice m’a dit de l’appeler. C’est un privilège, me dit-elle, qui n’est accordé qu’à moi seule, puisque ses deux autres nourrissons l’appellent Tata. Si cela ne m’apporte rien de plus de l’appeler Tatie, je ne crois pas que ça enlève quelque chose aux petits.
Ce matin, j’ai aidé ma nourrice à éplucher des haricots verts. Son mari et elle se sont moqués de moi, car en coupant les petites queues aux deux extrémités, je retirais trop de la gousse du haricot.
« Il ne va rien rester à manger, il y a plus d’épluchures que de légumes ! Tatie est énervée après moi. T’as beaucoup de choses à apprendre de la campagne, toi ! De toute façon, après le repas, je vais t’emmener jusqu’au bourg, ça te fera marcher ! Comme ça, on va profiter qu’il fait beau, pour que tu connaisses ton trajet pour aller à l’école à la rentrée ».
C’est vrai, qu’il fait beau aujourd’hui et, c’est vrai, qu’il est bien que j’apprenne mon chemin pour me rendre tous les jours en classe. Mais c’est vrai aussi, que deux fois par jour ça me fera les pieds! Le bourg de Ballan se trouve à 3,5Km de chez ma nourrice. Je n’ai pas de vélo et de toute façon je ne sais pas en faire.
Nous sommes prêtes pour aller « en ballade ». Je découvre la campagne de Ballan-Miré. La nature est belle dans toute sa diversité. Ici un arbre haut, là un arbuste, sur le côté une quantité de ronces avec des mûres. Mais il n’y a pas âme qui vive à part les petits oiseaux. Sur cette route bitumée, après un tournant, au loin j’aperçois un manoir. On longe un petit bois et à mi parcours, sur notre droite, un chemin forestier s’engage sous les arbres. J’ai peur de cet accès où la lumière du soleil ne pénètre pas. Le manque de luminosité m’impressionne et je pense déjà à mes futures frayeurs. De l’autre côté de la route la vue est plus dégagée. Puis des champs, avant d’arriver au village. Tatie ne fait pas de courses chez les commerçants, elle achète le plus souvent aux marchands ambulants. Pour les légumes, elle a un potager et aussi quelques arbres fruitiers. Nous allons donc directement à l’école communale des filles. Bien sûr l’établissement est fermé. Encore un peu de répit. Nous reprenons le chemin du retour. La même inquiétude me gagne à l’orée du bois, mais je n’en dis mot à ma nourrice ; d’ailleurs comprendrait-elle ?

50 ans plus tard je retournerai voir la campagne de Ballan-Miré.
Je referai à pied le chemin parcouru, qui fut mon trajet pour me rendre à l’école. Je serai surprise de constater que le paysage soit resté aussi intact. La luminosité ne pénètre toujours pas dans ce petit chemin forestier à l’orée du bois. Pas un arbre n’a bougé !
Ce lieu est resté figé dans le temps.



La rentrée des classes

Nous sommes à la mi-septembre et je suis particulièrement anxieuse. Aujourd’hui, c’est la rentrée des classes ! Ce matin Tatie me commande de me lever le plus rapidement possible. Je dors dans une pièce où la porte d’entrée donne directement sur l’extérieur. Les parents nourriciers doivent l’emprunter pour accéder à leur chambre où dorment également les deux nourrissons. Je sors dehors et je longe l’habitation pour rejoindre ma nourrice dans la grande pièce à vivre. J’avale mon petit déjeuner et, à huit heures quinze, je suis prête pour partir à l’école. La classe commence à neuf heures. Mon cartable est presque vide. J’ai un plumier avec des crayons, un porte-plume et une gomme. J’ai aussi une ardoise toute neuve et une éponge.
Tatie me conseille d’avoir un pas soutenu pour arriver à l’heure ; ça je dois dire que j’y avais pensé. Je ne traîne pas en route et je cours dès que j’arrive à la lisière du bois. Enfin, les champs ! Je reprends une marche normale. Tiens, une petite fille à bicyclette ! Elle arrive d’un chemin, de l’autre côté de la route, où la vue est plus dégagée.
Oh là là ! Qu’elle va vite à vélo…elle est déjà loin.
Parvenue dans le bourg, je vois tous les enfants portant leur cartable se diriger vers l’école. Beaucoup d’entre eux sont accompagnés d’un parent. Ils ont de la chance, pour la rentrée ils ont ainsi moins d’anxiété. Arrivée à l’école des filles, je rentre dans la cour et j’aperçois la petite fille au vélo. Il y a un abri réservé aux bicyclettes ; il y en a quelques unes. Je me demande toujours comment on peut tenir en équilibre sur un deux roues ?
Nous sommes nombreuses dans cette grande cour de récréation. Tout ce bruit, ces bavardages m’impressionnent. Beaucoup de fillettes se connaissent, elles se retrouvent. Je les écoute parler. Certaines sont des copines même en dehors de l’école. Je les envie. L’inquiétude m’envahit, je suis mal à l’aise. Pour la énième fois, je suis la nouvelle.
La cloche sonne. La Directrice fait l’appel. Elle répartit les élèves par niveau de classe. Elle est aussi l’institutrice du cours préparatoire et du petit cours élémentaire, dont je fais partie. Il y a une autre maîtresse pour les trois autres niveaux.
En classe, je reçois un cahier et un livre de lecture. Sur mon pupitre, près de l’encrier, est posée une plume neuve. J’observe ma voisine qui fixe la sienne sur son porte-plume, je fais comme elle.
La maîtresse nous fait lire quelques lignes à chacune. Je suis une élève médiocre, j’accroche toujours les mots qui ont beaucoup de consonnes. Pourvu que l’on ne me fasse pas redescendre au cours préparatoire pour réapprendre l’alphabet.
A l’heure de la récréation, je me retrouve seule dans la cour. Ma voisine rejoint un groupe de filles.
Le midi, je mange à la cantine ; j’ai vraiment très faim. Les études ça creuse ! Si les assiettes ne sont pas très remplies, en revanche, le menu est plus varié que chez ma nourrice. On a droit à une entrée, un plat de viande garni de légumes et un dessert.
Le soir je reste à l’étude jusqu’à six heures. Plusieurs élèves y restent, elles aussi, même si elles ne sont pas en nourrice. Pourtant, dans la cour, je suis la seule à ne pas avoir de goûter. Tatie ne m’en a pas donné. Mon estomac réclame lorsque je vois les autres collationner.
Le soir, de retour chez ma nourrice, j’aborde délicatement le sujet. Mais c’est peine perdue, cette méchante Tatie s’énerve contre moi et hypocritement parle d’autre chose.
Le lendemain, à la cantine, nous avons deux sardines et un petit morceau de beurre comme hors d’œuvre. Cela me donne une idée. Avec ma fourchette, j’écrase le tout et j’étale ce mélange entre deux tranches de pain, que j’enveloppe dans mon mouchoir. Je réserve également la pomme que nous avons comme dessert.
De retour en classe, je range ma petite collation dans mon cartable et je pense déjà avec délectation à mon futur petit goûter. Je mangerai plus de pain à la cantine pour rendre mon déjeuner plus consistant, ce qui me permettra de reproduire ce petit « scénario » à chaque fois que je le pourrai.



Les enfants des autres

1959, je suis arrivée à Ballan-Miré il y a quelques semaines.
Il règne ici une ambiance où la chaleur humaine n’est pas coutumière. Tatie, ma nourrice, et Tonton, son mari, sont des gens au cœur dur. Ils éprouvent d’ailleurs l’un envers l’autre beaucoup de rancœur et sont souvent en désaccord. Mais ce qui est grave, c’est qu’ils ont un comportement méchant avec leurs nourrissons et là, ils trouvent un terrain d’entente ! Nous sommes trois enfants sous la tutelle de ces gens là… Il y a plusieurs mois, Jean-Pierre, mon demi -frère qui a deux ans, a été placé ici par notre mère. Il y a aussi Olivier, un petit garçon de quatre ans qui vient de l’Assistance Publique. Ici les enfants doivent se taire. Ils n’ont aucun vœu à formuler. Pourtant Olivier et Jean-Pierre, qui sont hauts comme trois pommes et demie, ne savent pas quelles sont les limites de leurs droits. Ils ne savent pas à quel moment ils dépassent la mesure admise dans cette maison, ce qui leur fait recevoir souvent des coups. Cette odieuse femme les traite comme s’ils étaient de petits animaux !
Par exemple : ce matin d’automne où il avait irrité cette harpie, Jean-Pierre fut enfermé, après sa toilette, tout nu, dans la grange sur la paille. J’ai eu peur ce jour là qu’il prenne froid ; mais je suis restée figée sur place, lorsqu’une heure plus tard cette méchante femme est allée le rechercher et qu’elle l’a saisi par les pieds en lui laissant la tête en bas. Hier, Olivier a agacé Tonton pour une broutille ; ce bonhomme lui a donné un grand coup de pied au derrière. Sa tête heurta le mur car le choc était rude.
Je culpabilise beaucoup d’être le témoin passif de ces événements. Je voudrais leur crier ma colère, mais n’ai-je pas reçue un coup de martinet sur les jambes, le jour où je tenais tête à Tatie pour revendiquer mon bon droit ? J’ai vite compris que pour ne pas recevoir de correction je n’avais qu’à bien me tenir.
Bientôt Tatie va garder son petit fils de un an. Il est mignon, mais un peu capricieux. Il faut dire que ses parents et ses grands parents cèdent facilement à ses désirs. Il a les droits que l’on accorde à ceux que l’on aime. Il a l’amour des siens…



Le catéchisme

Ma mère, qui est croyante, pense que je dois obligatoirement aller au catéchisme le jeudi, et, peu lui importe que j’aie déjà neuf ans et que je n’y sois jamais allée ; la raison à cela est que mon père, étant athée, pense que cela ne sert qu’à perturber les études scolaires. Ma mère a pris contact avec le curé de Ballan qui m’a inscrit aux cours.
Elle m’a envoyé, pour l’occasion, un colis dans lequel se trouvent une robe, un gilet et un petit chapeau bleu (ma couleur préférée). Il y a également un paquet de lessive en poudre pour ma nourrice et des crottes en chocolat pour Jean-Pierre et moi. Mais, il est arrivé un petit incident ! Le colis a dû être chahuté pendant son transport, car le paquet de lessive est percé et le sac de crottes entrouvert.
Les deux petits commencent à manger les chocolats pendant que j’essaie mes habits. Je suis ravie de mes vêtements que je porterai avec mes souliers blancs, qui sont en bon état, et mon sac beige.
Je prends ensuite une crotte en chocolat pour parfaire ce bon moment.
« Oh ! Mais quel mauvais goût ! Tatie, elles sont pas bonnes !
- Ah ! Et bien on dirait que c’est la lessive qui leur a donné un parfum. Laisse les pour les gosses, ils s’en rendent pas compte. Eux, ils les mangeront ».
Puis, Tatie les range dans le placard pour une prochaine fois. Mon Dieu… Les pauvres petits !
Le jeudi matin je suis enthousiaste de porter mes nouveaux habits. Dommage qu’ici il n’y ait pas de miroir, mais je suis bien habillée et j’imagine que cela me met en valeur. En chemin pour le bourg, je fais des manières et me laisse aller à la rêvasserie ; je m’imagine ayant une superbe garde-robe. Cela a du bon, j’en oublie presque le petit bois. Arrivée à l’église de Ballan, des enfants, garçons et filles, attendent sur le côté devant un local. Une fille de ma classe se trouve parmi eux, je vais vers elle.
« Il faut attendre ici pour le catéchisme ?
- Oui, la dame qui s’en occupe va bientôt arriver.
- Les garçons et les filles sont mélangés ici ? Elle acquiesce d’un signe de la tête.
Alors, c’est comme en colonie de vacances. »
La dame arrive. Elle n’est pas très bavarde. Elle nous fait entrer dans une pièce assez sombre et nous devons nous installer sur deux bancs, de chaque côté d’une longue table. Il me reste une place au bout. Les autres enfants semblent tous se connaître.
Je reçois un livre du premier cours. Je dois apprendre mes prières par cœur, j’ai du mal à comprendre tous les mots. Ça va être dur.
Tous les anciens, je veux dire … tous les enfants sont au deuxième cours. Certains d’entre eux récitent les prières de l’année passée. Une fois de plus, je suis la dernière arrivée et une fois de plus, je vais être à la traîne. De retour chez Tatie, cela semble l’énerver que j’essaie d’apprendre mes prières. Elle n’a pas apprécié que ma mère ne l’ait pas prévenu de son intention de me faire faire ma communion et, certainement aussi… que je fasse sept kilomètres de plus le jeudi.
Et moi je pense, pour une fois, qu’elle a raison !



Pas de communion

Ma nourrice oublie souvent de me faire lever à l’heure le jeudi, jour du catéchisme. Si bien que, d’un retard à un autre, et, n’étant pas très bien vue pour être toujours retardataire en cours, j’accepte avec soulagement, que Tatie me propose de plus en plus souvent de ne pas aller au catéchisme. Ma mère ne sera pas, il me semble, très indisposée à son égard. Moi non plus d’ailleurs…


La petite fille à bicyclette

Je me demande si aujourd’hui en allant à l’école je vais rencontrer la fille au vélo. Cela fait plusieurs fois que je l’aperçois, lorsque j’arrive au chemin qui conduit sûrement à son habitation.
« Tiens la voilà ! On dirait qu’elle m’attend ? » . Je me presse.
« Bonjour, tu m’attendais ?
- Bonjour, je m’appelle Catherine. Je descends de mon vélo pour marcher avec toi.
- Moi, c’est Régine. D’où tu viens par là ?
- Au bout du chemin, derrière les arbres, il y a un château avec un parc. Mes parents sont les gardiens. On habite dans une maison à l’entrée du parc où l’on peut jouer, tranquillement, avec mon petit frère. Les châtelains ne sont pas souvent là.
- Le soir je ne te vois pas. Tu restes pas à l’étude?
- Non, et le midi je rentre manger chez moi ».
Catherine, qui a un an de moins que moi, se trouve au cours élémentaire deuxième année. Elle est plus douée que moi. Avec mes deux ans de retard, j’ai honte vis-à-vis des autres élèves.
Catherine est une petite fille sage et douce, et même si à l’école elle a ses copines, elle a toujours la gentillesse de descendre de vélo, à la croisée de nos chemins, pour faire la route avec moi.



Grasse matinée

Aujourd’hui c’est dimanche mais, comme tous les matins, j’attends que Tatie me dise de me lever. Le temps passe… Elle entre dans la pièce où se trouve mon lit, c’est la seule façon pour elle d’accéder à sa chambre, dont elle ressort rapidement pour quitter les lieux, sans pour autant me faire lever. Le temps continue de passer…
Je commence à avoir un creux à l’estomac mais je n’ai pas le droit de prendre la décision de me lever moi-même, cela m’est défendu, sauf pour faire pipi dans mon pot. Ah, enfin la voilà !
« Qu’attends-tu pour te lever !? S’exclame cette femme avec méchanceté et mauvaise foi, il est quatre heures de l’après midi! »
Je ne reçois aucune explication et je me garde bien d’en demander.
J’apprendrai plus tard que Tatie a eu des invités au déjeuner, et, qu’elle a préparé pour eux de bons beefsteaks.
Je n’ai droit qu’à une tartine de rillettes pour mon quatre heures. Je ne parviens à en manger que la moitié, ayant de fortes douleurs au ventre. Je ne comprends malheureusement pas que ce malaise est dû à ce jeûne qui dure depuis la veille au soir.



Le CE2

On a passé la Toussaint ; il fait froid et humide ces derniers jours car on a eu de la pluie. Je suis chaudement vêtue. Je porte mon vieil anorak à capuche mais l’humidité de l’air me glace. Pourtant ce qui occupe le plus mes pensées et m’inquiète un peu c’est que la directrice a décidé de me changer de classe en cours d’année scolaire. Elle pense que je me débrouille plutôt bien et, aujourd’hui, je passe au cours élémentaire deuxième année. Je sais que c’est bien pour moi ; ainsi je n’aurai plus qu’une seule année de retard dans ma scolarité, mais tout de même… Je me retrouve donc avec une nouvelle institutrice dans la classe des grandes et nous sommes nombreuses. Il y a trois niveaux et une rangée pour chaque niveau. Catherine et sa meilleure copine sont assises côte à côte. Moi je suis seule à mon pupitre, cependant je trouve ça bien car j’ai plus de place. Finalement, je me sens vite à mon aise, ma maîtresse est très gentille. Je suis ravie car cet après-midi au cours élémentaire nous faisons du dessin ; l’activité que je préfère ! On doit faire preuve d’imagination, paraît-il, et représenter une forêt d’automne avec toute la diversité de ses feuillages. Heureusement j’ai beaucoup de crayons de couleur ! Pour l’imagination, si je n’en manque pas, je dois dire qu’en plus de ça, les arbres de la forêt, je les vois deux fois par jour. J’ai la nature à portée de la main… La maîtresse me mettra une bonne note.


Vocation contrariée

1954 a vu l’explosion du Rock’n’roll.
J’avais quatre ans à l’époque et, chez moi, rue Chénier, je dansais au rythme de toutes les musiques que j’entendais.
Oui ! Mes parents en étaient certains :
« Elle a la danse dans les veines ! Elle sera petit rat de l’opéra, décidèrent-ils, en me voyant progresser à faire les pointes. »


1959 à l’école de Ballan-Miré.
Pour les fêtes de Noël, la maîtresse aide ses élèves à confectionner des tutus en papier crépon jaune. Puis, au son d’une musique classique d’un tourne-disque, les fillettes répètent un ballet sous l’œil attentif de leur institutrice.
Je suis très fière d’avoir été choisie pour être la première danseuse du corps de ballet. A la salle des fêtes, le jour de la représentation, nous sommes très applaudies, ce qui me procure une immense joie.



Mathilde

Je suis toujours étonnée quand Tatie me demande de danser devant une amie, qui de temps en temps lui rend visite. J’ai beaucoup de difficultés à comprendre l’attitude de cette nourrice, qui devient bienveillante à mon égard lorsque son amie vient la voir. Souvent, Mathilde, la fille de Tatie se trouve là également. Son état d’esprit n’est guère plus évolué que celui de sa mère et c’est dommage, car Tatie n’a qu’un seul enfant. Cependant, il faut dire que Mathilde a vingt ans et qu’elle est une danseuse remarquable. Avec son mari, ils vont souvent au bal. Cette superbe jeune femme, aux cheveux noirs longs et bouclés, doit avoir beaucoup de succès.
Lorsqu’elles sont là toutes les trois, Mathilde me fait souvent danser. J’aimerais que cela arrive plus fréquemment car je suis très flattée qu’elle m’entraîne au rythme de la musique. Cela les amuse de voir une gamine de dix ans leur présenter un petit divertissement. Mais tout à une fin et l’attraction n’est hélas que de courte durée.
C’est la fin du spectacle…
Les deux femmes prennent congé de leur hôte et Mathilde perd à mes yeux son aura, car elle se durcie et redevient la fille de sa mère.



Les pommes de terre en vinaigrette !

1960, j’ai dix ans et je suis toujours en Touraine à Ballan-Miré avec mon demi frère Jean-Pierre.

L’année dernière, quand je suis arrivée chez cette nourrice et quelle avait préparé un plat de pommes de terre en vinaigrette, j’ai sauté de joie en lui confiant que j’adorais les pommes de terre à l’huile et au vinaigre et que je pouvais en manger souvent.
Seulement voilà…j’aurais peut être mieux fait de me taire ! Cela fait presque six mois que je suis ici, et, Tatie a accédé à ma demande en me servant ce plat… tous les soirs au dîner.
Ici c’est un rituel. Tatie fait souper Jean-Pierre et Olivier au premier service. Quelquefois, les deux garçons mangent aussi des pommes de terre. Cependant, c’est un privilège qui doit m’être réservé, puisque, souvent ils n’ont qu’un œuf cru du poulailler cassé sur des morceaux de pain rassis. Une fois qu’ils sont couchés, c’est à mon tour de prendre mon repas, et d’aller au lit…tout de suite après ! Et voilà ! Le repas ne comprend qu’un plat principal, et entre 19 h et 20 h tout ce petit monde est nourri et couché.
Ensuite, elle et son mari dînent tranquillement.

Cela durera pendant toute la période que je passerai ici, à une exception près !

Un matin, avant de partir à l’école, plus hardie que d’habitude, je propose à Tatie qu’elle varie mon menu du soir. Curieusement je ne reçois aucune remontrance. Cela me conforte dans l’idée d’avoir été entendue. Au diner, c’est pleine d’enthousiasme que je m’installe à table. Tatie me présente alors une assiette d’oignons crus coupés grossièrement et préparés en vinaigrette.
Je pourrais être profondément blessée, mais c’est une peur excessive qui m’envahit lorsque ma nourrice me donne l’ordre de ne pas en laisser dans mon l’assiette.
Moi, qui suit difficile de nature, je parviens à peine à mâchonner une première bouchée. Après un long moment, je suis envoyée au lit le ventre vide en étant priée de ne pas renouveler mes exigences.
Je vais suivre le conseil de cette marâtre et retourner, soulagée, vers mes chers tubercules.



Le berger allemand

Depuis que je suis ici, je dois aller certains soirs chercher le lait à la ferme voisine située à un peu moins d’un kilomètre. Cela semble très naturel à Tatie que ce travail me revienne, puisque je bois un bol de lait tous les matins. C’est la mauvaise saison et j’ai peur de la nuit qui tombe vite, surtout que nous sommes en pleine campagne où il n’y a pas âme qui vive. Mais cela ne change rien, c’est à moi que revient cette tâche. J’emprunte un long chemin de terre caillouteux, bordé, sur l’un de ses cotés, d’arbres et de haies, en me pressant pour arriver le plus rapidement possible à la ferme.
Les soirs de pleine lune, j’évite de laisser travailler mon imagination lorsque le vent fait bouger les arbres et que des ombres se dessinent sur le chemin. Pour contrôler mes frayeurs, je parle fort, je chante, ou, je pense à des histoires insignifiantes qui sont aux antipodes de ce que mon imaginaire pourrait me laisser percevoir.
J’arrive enfin à la ferme. Mais là, m’attend un réel danger…
Juste à l’entrée, à droite du porche, tenu au bout d’une grande laisse raccordée à la niche, un énorme chien se dresse devant moi. Il aboie très fort et montre ses crocs. Si cela a pour but de m’impressionner afin que je ne pénètre pas sur son territoire, alors là, je peux dire qu’il y réussit. Enfin… presque !
Ce qu’il ne sait pas, c’est que la peur de ma nourrice, si je rentre le bidon de lait vide, est encore plus grande que la peur que j’aie de lui ! Alors, je me plaque contre le mur de gauche. Le chien ne se trouve pas à plus de cinquante centimètres de moi quand il tire sur sa lanière. Je longe ce mur jusqu'à être hors d’atteinte de cette sale bête. Je crains qu’un soir il ne rompe son attache et me dévore. Je fais souvent des prières à cet endroit.
Je comprendrai plus tard que ces prières ont été, pour moi, une soupape de sécurité.
J’arrive enfin auprès de la fermière. Je suis à mi-chemin de mon périple. Elle remplie mon bidon d’un lait crémeux prélevé d’une grande jatte ; quelquefois elle m’en propose un gobelet. C’est une femme douce, dommage qu’elle ne fasse pas taire son fauve quand je suis là. Dès que je repars, il est généralement plus calme. Je me hâte de rentrer en évitant de trop secouer le lait et, je ne suis vraiment rassurée que lorsque j’arrive à la porte de la maison.

Je garderai toujours en moi cette peur du noir et une phobie oppressante envers les chiens inconnus… même les petits roquets.



La guerre d’Algérie

C’est bientôt le printemps. Il fait beau en ce début mars 1960.
Aujourd’hui jeudi je n’ai pas d’école. Tatie m’a coupé une tranche de pain de campagne pour mon petit déjeuner. Comme d’habitude, je la réduis en petits bouts et je trempe ces morceaux dans mon café au lait. Ainsi, le pain n’est plus rassis et ça le rend spongieux, ce qui me plait bien car j’ai l’estomac mieux remplit. Jean-Pierre et Olivier ont le même traitement. Il n’y a jamais de pain frais ici. C’est sans doute pour cela que notre nourrice ne nous met jamais de beurre !
Tonton, qui revient du dehors, n’est pas tout seul ; très surpris, il s’adresse à sa femme :
« Regarde, qui va là ! Il dit qu’il est le père de Régine. »
Tatie est sidérée ! Moi je vais embrasser mon père. Oui… C’est bien lui ! Son ami Guy qui a une voiture l’a conduit jusqu’ici.
« Ah ! J’ai eu du mal à retrouver ma fille ! S’exclame mon père en s’adressant aux parents nourriciers. J’ai appris que Jean-Pierre était chez vous aussi. Vous savez… ce petit bonhomme porte mon nom parce que son père est bien trop jeune pour avoir la fibre paternelle, et, c’est moi qui ai reconnu cet enfant à la naissance ! »
Il leur relate comment, suite à un accord entre ma mère et lui, je devais vivre auprès d’elle et, que lui garderait Patric. Il leur explique les difficultés rencontrées pour connaître le lieu où elle m’avait placée et, tout en s’adressant également à moi :
« Je viens de prendre contact avec la grand-mère maternelle. Régine, ta grand-mère ne m’a pas dissimulé la vérité ! Elle est en colère après sa fille. Ta mère est partie avant Noël, rejoindre le père de Jean-Pierre, à Blida en Algérie. »
Puis, d’une manière un peu théâtrale :
« Vous vous rendez compte, lui est militaire, c’est la guerre ! Et bien figurez vous qu’elle a écrit au Général De Gaulle, pour lui demander l’autorisation d’aller rejoindre le père de son enfant, là bas… et qu’elle a reçu un courrier signé de De Gaulle, lui donnant son accord ! »
Tous ces adultes paraissent stupéfaits, mais moi, je ne mesure pas l’ampleur de la situation. J’ai si peu entendu parler de cette guerre, cela reste confus dans mon esprit. Et puis ma mère doit sans doute se trouver à l’abri, autrement elle n’y serait pas allée.
Tatie offre un café et des biscuits aux visiteurs. Les enfants ont le droit de prendre un gâteau sec. Je profite que mon père soit là pour me resservir.
Mon père et son ami vont déjeuner à Joué les Tours, près de Ballan Miré. Ils reviennent nous embrasser Pierrot et moi avant de reprendre la route de Paris. Guy nous a acheté des bonbons.
Mon père estime que nous sommes bien à la campagne. Il va trouver une nourrice près d’ici pour y placer Patric… ça je lui fais confiance. Il reviendra très bientôt, me dit-il. J’en suis convaincue…


La grand-mère Pasquier

Décidément on pense beaucoup à nous en cette période. Je reviens de l’école et j’accède au chemin qui mène chez ma nourrice. J’aperçois Jean-Pierre et Olivier dans la cour. Debout, près de la barrière, une dame et Tatie sont en pleine conversation. J’arrive jusqu’à elles. Sur le pas la de porte de la maison, assise sur une chaise et se protégeant des rayons du soleil, ma grand-mère se repose. Elle me fait un signe de la main. Il y a une dizaine de jours à peine que j’ai vu mon père et là, c’est la grand-mère Pasquier !
« Bonjour Mémère. Tu es venu de Tours pour nous voir ? »
Je vais l’embrasser. Elle n’est pas plus chaleureuse que sa fille dans ses marques d’affection. Mais, elle nous a apporté un cadeau à chacun. Jean-Pierre joue déjà avec le sien, un petit chien en bois sur roulettes, qu’il tire par un cordon. Il semble agacé quand le jouet bute sur les cailloux. Moi, je reçois une magnifique petite armoire, orange et jaune, ayant trois portes avec des miroirs et, une toute petite poupée articulée ; le tout protégé dans un bel emballage. Je suis ravie et je l’exprime à ma grand-mère. Je vais pouvoir demander des bouts de chiffons à Tatie pour faire des habits à ma poupée et, je les rangerai dans son armoire.
Je vais embrasser cette dame qui a accompagné ma grand-mère. Elle aussi habite Tours à quelques kilomètres de Ballan-Miré. Elles sont arrivées au village par le car puis sont venues à pieds jusqu’ici. Ma grand-mère semble soucieuse. Je lui demande si elle a eu des nouvelles de ma mère.
« Oui, elle travaille dans un café à Blida, elle est serveuse. Elle semble être en sécurité.
Puis d’un air exaspéré :
Mais pourquoi est-elle allée là-bas !? Et ce garçon, il est bien trop jeune pour elle !
- C’est parce qu’il est beau, Mémère !
- Mais non. Il n’est même pas beau ! Et puis, ton père a donné son nom à Jean-Pierre. De toute façon, ta mère ne sera jamais acceptée dans cette famille de siciliens ! »
Une voiture vient d’arriver sur le chemin. C’est le mari de la dame. Il vient les chercher, elle et ma grand-mère. Ces gens-là sont vraiment très serviables ! Tatie, qui avait offert un verre de vin rouge coupé d’eau aux deux femmes, propose un café, mais ils sont pressés de rentrer.
Lorsque ma grand-mère est partie, il me reste peu de temps avant le dîner pour mieux découvrir mon cadeau. Dimanche, je pourrai jouer avec.



La branquignole

C’est les vacances de Pâques.
Il fait beau et chaud aujourd’hui et nous, les trois nourrissons, on nous a prié d’aller jouer dehors. Tout à l’heure les deux petits étaient sur le pot et Tatie les y a laissés tellement longtemps, qu’Olivier a renversé son pot de chambre avec « son contenu ». Il croyait bien faire et s’apprêtait à ramasser les résidus sur les cailloux, lorsque Tatie est arrivée telle une furie et qu’elle l’a giflé. Elle me demande de les surveiller à l’extérieur car elle doit s’occuper de terminer un travail, tout en restant vigilante avec son petit fils qu’elle garde maintenant toute la journée. C’est vrai qu’il demande beaucoup d’attention puisqu’il n’a qu’un an et demi. Pourtant, bientôt elle devra garder également sa petite fille, puisque sa fille vient d’avoir son deuxième enfant et souhaite retravailler.
Nous allons donc jouer tous les trois près du potager où il y a beaucoup d’herbe. Ça ne me déplait pas de leur trouver de l’occupation. Quand je joue avec eux, je peux les commander et ils écoutent.
Tiens, mon père et mon frère !? C’est bien qu’ils viennent nous voir Pierrot et moi. Je me dirige vers eux pour les accueillir. On est très joyeux, Patric et moi, de se retrouver. Papa prend Jean-Pierre dans ses bras pour l’embrasser. Notre nourrice sort de la maison avec son petit fils. Mon père va lui serrer la main :
« Comment allez-vous Tatie ?
Elle sourit.
- Vous êtes venus en ballade Monsieur Betton ? Et ce petit gars, c’est Patric ?
- Oui, je vous présente mon fils. Je veux qu’il vive près de sa sœur et de son petit frère, alors, je vais le placer au bourg, chez la dame qui fait le catéchisme, et, cela dès les grandes vacances. Quand il fera beau, il pourra venir ici jouer dehors avec Régine et Jean-Pierre.
Et dès la rentrée, il sera à côté de l’école. »
Avec Patric, on imagine déjà nos futures activités.
Quelques jours se sont passés. Les vacances de Pâques sont terminées et j’ai repris le chemin de l’école.
Sur la route, à peine éloignée de chez ma nourrice, après un tournant, je me retourne car derrière moi j’entends un bruit. J’aperçois une fille de forte corpulence, sur une bicyclette, qui pédale en y mettant toute l’énergie dont elle dispose. Elle me fait des grands signes. Alors je m’arrête. Elle descend de son vélo qu’elle pose rapidement au sol. Puis elle me pousse de toutes ses forces, me faisant perdre l’équilibre, pour que je tombe dans le fossé plein d’orties. Je suis encore sous le choc, me relevant à peine, que cette folledingue est déjà loin. Je suis endolorie et j’ai les mains piquées par les orties. Je suis inquiète pour mon retour, ce soir, après avoir quitté l’école. Et les autres jours, que va-t-il se passer ? D’où vient cette fille ? Je n’ai pas vu de nouvelle à l’école, parmi les grandes. Cette agitée travaille peut être chez un commerçant du bourg ?
Quelques jours passent avant que de nouveau, un matin, je la rencontre. Je suis prête à me défendre ! Je me place au milieu de la route, mais, cette fille est tellement robuste qu’elle arrive à me pousser et à me faire perdre l’équilibre. Et de deux ! J’en ai marre ! Il faut que je trouve une solution ! Une idée germe dans mon esprit.
C’est décidé, à présent... lorsque je l’aperçois, je me mets à crier pour l’impressionner. Ouf, ça marche ! Elle file sans demander son reste.
Je n’ai vu cette fille là que sur une très courte période.
De quelle maison de fous s’est elle échappée ?



La foudre en boule

Depuis quelque temps, en me rendant à l’école, tous les endroits où je suis certaine de ne pas être vue, je ressens le besoin de donner libre cours à mon nouveau toc. Je dois tourner en rond avec mon cartable, et cela trois fois de suite ; ce qui m’épuise beaucoup, car mon parcours à l’abri des regards est long, et, je me dois de répéter ma lubie suffisamment de fois pour avoir fait mon « quota ». Je suis pourtant consciente de me rajouter des kilomètres.
Aujourd’hui c’est jeudi : repos !
Tatie a préparé des harengs, qu’elle dépose sur une grille, afin de les faire cuire au dessus de la braise dans la cheminée. Auparavant, elle a allumé le feu de bois et, elle m’a montré comment elle réussissait à passer ses mains dans le feu sans se brûler. Elle a été très amusée de voir mon étonnement. Peut être est elle un peu sorcière ? Ce matin elle m’a dit des choses vraiment méchantes. Il parait que j’ai des cernes sous les yeux et que cela n’est pas dû à ma petite mine fatiguée comme je le croyais.
« Les cernes bleutées que tu as sous les yeux, ma pauvre petite, ne partiront pas. Ça va même empirer quand tu seras grande, c’est toi qui es faite comme ça ! »
Je crois ce qu’elle m’a dit et ça me fait peur, mais peut être qu’elle est pessimiste - Ou sadique… et peut être que ça se verra moins qu’elle ne le pense. Est elle aussi sombre parce qu’elle a été martyrisée par sa mère ? Elle me raconte souvent son enfance malheureuse.
Comme ça sent bon dans la pièce, c’est les harengs ! J’ai la chance à midi d’en avoir un morceau, que c’est bon, j’adore ça ! Je suis peiné que Jean-Pierre et Olivier n’y ont pas droit.
Le midi Tatie ne rate jamais son feuilleton quotidien sur Radio Luxembourg « Ça va bouillir ! » proposée par la lessive Sunil. Le héros, Zappy Max, est un reporter qui fait des enquêtes l’entraînant dans de folles aventures. Heureusement pour moi, à chaque épisode, il fait toujours un résumé de l’histoire, ce qui me permet, le jeudi, de « prendre le train en route ». L’originalité de ce feuilleton est qu’il intègre la réclame, de cette lessive, dans les dialogues. A chacun son feuilleton… à Paris, mon père écoute « La famille Duraton ».

Ce samedi après-midi de juin, je suis toute à ma joie de savoir que mon frère va bientôt venir me rejoindre à Ballan-Miré. On va passer de bonnes journées à jouer pendant les vacances, il viendra souvent ! Je souhaite que le temps soit meilleur qu’aujourd’hui, car il y a de l’orage dans l’air. Nous les enfants, nous sommes tous à la maison avec notre nourrice, car il a plu, et, voila que maintenant il y a des éclairs suivies de coups de tonnerre. C’est impressionnant. De toute façon, fenêtres et porte fermées, on est bien à l’abri à l’intérieur.
Je me trouve debout, pas très loin de la porte. Tatie, elle, est appuyée sur le côté de la cheminée. Nous discutons toutes les deux à propos du mauvais temps, pendant que les enfants jouent assis par terre. Soudain un bruit retentissant est suivi d’un amas de feu qui fait irruption dans la pièce ; j’ai l’impression que ce feu nous envahit totalement. On dirait un incendie, on croirait que tout brûle. Il y a du rouge tirant vers le jaune, partout devant moi. Je ne vois plus personne autour de moi. Tout est d’une luminosité aveuglante ; mais je n’entends ni ne ressens rien, je n’ai pas l’impression d’être en train de brûler, mais, je suis totalement immobilisée. Puis…plus rien. Que s’est-il passé ? Je suis là, Tatie est là, les enfants aussi. Nous sommes tous à la même place n’ayant subi aucun dommage, ni les uns, ni les autres. Tatie, elle… elle a vu : une boule qui est entrée par la cheminée et ressortie sous la porte ; cela a duré quelques secondes. Je suis restée pétrifiée, paraît-il, raide comme une statue.
Wouaah ! J’espère ne vivre ça qu’une fois dans ma vie.



Attouchements

Enfin, les grandes vacances !
Patric est arrivé à Ballan. Avec Papa ils sont allés directement chez la nourrice du bourg, puis sont venus ensuite nous voir Pierrot et moi. Pat est content d’avoir quitté la pension, mais on se demande tous les deux quelle idée a traversé l’esprit de notre père, qui est athée, de le placer chez la dame qui fait le catéchisme. De toute façon, il ne vient pas ici pour apprendre ses prières.
Notre père repart à Paris rapidement.
A notre grand regret, mon frère et moi, nous nous voyons assez peu pendant ces vacances scolaires. Deux fois par semaine, du début à la fin de l’après midi, Patric a l’autorisation de sa nourrice de nous rendre visite. Nous passons tout notre temps dehors en plein soleil, dans la cour ou dans le pré. Comme le dit Tatie « Il fait beau, c’est le moment d’en profiter ! ». Il ne lui vient même pas à l’esprit de nous préparer un petit goûter… ou de nous proposer un verre d’eau ! Alors, quand on a soif, je ne me gène pas pour aller lui demander à boire.
Avant la fin des vacances scolaires, notre père est allé consulter notre doctoresse de Paris. Elle l’a trouvé anémié, dit-il, et lui a conseillé d’aller passer quinze jours à la campagne. Il a trouvé une pension de famille à Ballan, chez des agriculteurs, à la sortie du bourg.

C’est dommage que mon père soit là pour tout ce temps car en sa présence, s’il ne résout rien au niveau de mes anxiétés, il accroît au contraire mon malaise quand je suis seule avec lui. Chez lui, je ne suis fière de rien, et, j’appréhende ses moindres faits et gestes. J’aimerais spontanément pouvoir lui faire des câlins d’enfants, oui, mais voila, il a dépassé le niveau de tolérance que sa petite fille peut lui accorder. Il est venu me chercher un après midi sans Patric, qui était, parait il, puni par sa nourrice pour avoir fait l’imbécile. Il n’a pas emmené Jean-Pierre avec nous. On est allé faire une promenade, comme si je n’en faisais pas assez comme ça lorsque je vais à l’école. Il a pris un chemin que je ne connaissais pas et, en sous bois, dans un endroit très ombragé… il a récidivé. Il me demande à chaque fois la même chose. Il appelle ça « des caresses lascives ». Moi, j’appelle ça du vice. J’éprouve envers lui, dans ses moments là, un sentiment de dégoût.
Vivement la rentrée, qu’il parte !!



Les tribulations de Patric

Depuis la rentrée des classes, avec mon frère, on se rencontre le soir après l’étude ; l’école des garçons étant juste à côté de celle des filles. Sa nourrice lui a défendu de traîner après la sortie. Il brave souvent cet interdit pour faire un bout de chemin avec moi et, ensuite revenir au bourg. Je lui ai montré le chemin forestier du petit bois, il est amusé mais pas étonné de mes inquiétudes ; il me sait peureuse.
Aujourd’hui mon frère semble préoccupé :
« Titi, tu sais… Papa va être obligé de me changer de nourrice !
- Mais pourquoi Pat ? Il faut que tu restes avec moi à Ballan !
- A Ballan peut être, mais pas chez la nourrice du catéchisme ! J’ai fais exprès de faire l’andouille chez elle et même à l’église où elle m’a obligé à aller ! Je l’ai poussée à bout, si bien qu’elle a écrit à Papa pour qu’il vienne me chercher.
- Elle est méchante ?
- Non, mais elle et moi, on se supporte pas ! Elle a dit à Papa, que ça lui faisait trop de travail avec son boulot au catéchisme. »
Ho là là ! Il n’a pas fallu longtemps à Patric pour exaspérer sa nourrice et qu’elle le lui rende bien. Ravie… qu’il s’en aille, elle lui a fait cadeau d’un livre : « Tintin et les 7 boules de cristal ».



Gigi

Patric a changé de nourrice. Notre père a pris contact avec les cultivateurs chez qui il a logé quand il était anémié. Ils étaient enchantés qu’il leur propose de prendre Pat chez eux. Papa fit un aller retour rapide. Cela ne pause pas de problème à mon frère de faire un peu de marche pour aller à l’école. Je trouve cependant dommage que ce ne soit pas la même route que la mienne. La dame, chez qui il est placé, garde également en nourrice, depuis leur naissance, des jumeaux de six ans, garçon et fille, venant de l’Assistance Publique, et, une fille de onze ans « Gigi ». Patric est heureux de la présence de Gigi car ils ont le même âge et ils s’entendent bien. Il est admiratif devant elle :
« Tu te rends compte Titi ! Gigi va déjà au collège ! Elle est rigolote et me fait souvent rire, c’est un vrai clown. On fait les petits fous avec ses patins à roulettes et son vélo. Elle est tellement intrépide qu’elle est tombée de son vélo en voulant faire l’équilibriste. Heureusement, elle ne s’est pas fait très mal. »



Mélancolie

L’automne est triste. Je vois très peu Patric, et, Papa vient chercher Jean-Pierre qui doit quitter Ballan-Miré. Avant leur départ, on rend visite à Pat. Cela me fait plaisir de passer cette journée ensemble, ailleurs que chez Tatie. Je fais la connaissance de tout ce petit monde où vit mon frère. J’étais curieuse de rencontrer Gigi, mais nous ne sympathisons pas. Les jumeaux, eux, sont vraiment mignons. La nourrice a préparé un bon goûter, ce qui clôt agréablement l’après-midi. Je suis contente que Pierrot quitte notre marâtre, même s’il me manquera un peu et qu’il manquera sûrement beaucoup à Olivier car ils sont très copains. De toute façon, je suis persuadée que ce pauvre gosse va être placé ailleurs.
Pierrot est parti.
Ma nourrice ne tarde pas à « accueillir » un nouveau nourrisson de l’Assistance Publique, un bébé de dix mois.
Il est tellement maigrichon, qu’il aurait mieux valu pour lui arriver au sein d’une famille où les repas ne font pas défaut.
Depuis quelque temps, sur le chemin de l’école, je rencontre une grand-mère et son petit fils. Elle le conduit à la maternelle à bicyclette ; il est assis à l’arrière, bien calé sur un petit siège. Ce qui me plait bien, c’est qu’elle descend de son vélo pour faire la route avec moi dès qu’elle m’aperçoit. Cela l’oblige à marcher à pied tout en tenant fermement son guidon pour maintenir droit son petit passager. Je deviens facilement bavarde avec elle, mais j’aime aussi l’écouter. Tiens ? Aujourd’hui son petit fils mange une grosse pomme rouge. La grand-mère me voit surprise, alors elle me dit qu’elle a deux beaux pommiers dans son jardin. Il me vient une idée, je dois dire un peu audacieuse :
« Wouaah! J’adore les pommes ! Surtout les pommes rouges. »
La grand-mère feint de ne pas entendre, elle parle d’autre chose. Moi je pense qu’elle me réserve sûrement une bonne surprise pour le lendemain, dans le genre… qui ressemblerait à une belle et grosse pomme rouge.
Le soir, Mathilde vient chercher ses enfants. Sa mère les garde dans la journée. Dans un langage caustique elle lui relate une petite histoire qui leur est arrivée, à elle et sa copine, lorsqu’elles ont assisté à un concert. Avec beaucoup d’ironie et d’une manière méprisante, elle raconte à sa mère de quelle façon elles s’étaient moquées, toutes les deux, d’un chanteur guitariste, un certain « Georges Brassens ».
Elle se vante, ayant eu des places à l’avant, qu’il ait assisté à leurs pantomimes. Pauvre homme ! Décidemment, cette Mathilde est aussi méchante que sa mère.
Le lendemain matin c’est une déception qui m’attend. La grand-mère ne m’a pas apporté de pomme. Ça n’est pas un oubli, puisque son petit fils, ce glouton, est en train de se goinfrer d’une énorme pomme en me narguant. Peut être que cette bonne femme pense que j’ai quémandé ? Elle me fait penser à ma mère ! Lorsqu’ on lui rendait visite avec Patric, à l’hôtel, je lui demandais une pièce de monnaie pour mettre dans ma tirelire, et bien, le plus souvent, elle me la refusait, prétextant qu’elle n’aimait pas qu’on lui demande. Pourtant si je ne lui réclamais pas, j’étais sûr de ne rien avoir.
En ce qui concerne ma mère, elle et son ami sont revenus de la guerre d’Algérie et, pour ce début du mois de novembre, un bébé est né. Tatie vient de m’annoncer la naissance de ma petite sœur : Angélina.

Je me sens bien seule à Ballan-Miré. Papa est venu chercher Patric pour le ramener à Paris.

Ma solitude me rend mélancolique et anxieuse. Il n’est pas bon pour moi de trop m’intérioriser, car je subis cette peur provoquée par le fil blanc menaçant qui se rappelle à moi.