La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
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          Débordés !


Il fait froid aujourd’hui. Maman me change rapidement sur la table de la cuisine où repose une couverture, puis, prudente, elle m’assied dans ma chaise le temps qu’il lui faut pour refroidir mon biberon. Elle ne tient pas à revivre l’incident du mois dernier.
J’étais assise sur cette table, mes parents se trouvaient près de moi et pourtant, l’espace de quelques secondes d’inattention et… je n’étais plus là. Stupéfaits, les yeux écarquillés, ils me retrouvèrent sur le sol assommée et roulée en boule sur le carrelage, le haut du front un peu rouge. Sans rancune et sans pleurs, je reprenais mes esprits et je leur souriais.
Il faut dire que j’aurai tort de leur en vouloir étant une petite fille intrépide. Nos parents ne savent plus à quel saint se voué tellement mon frère et moi sommes des enfants turbulents. Papa dit que nous nous exprimons par des cris à les assourdir. Pourtant lui, quand il élève la voix, il est impressionnant. Pour Maman, qui est calme et émotive, ce n’est pas le vacarme que l’on fait qui la rend tremblante de peur mais plutôt nos occupations périlleuses : Patric, qui a failli passer par la fenêtre en grimpant sur la table de la salle à manger en s’aidant d’un tabouret, ou moi, lorsque je suis passée par-dessus bord de mon berceau, suspendue dans le vide, maintenue seulement par une seule bride de mon attache en chiffon. Heureusement que ce n’était pas par le cou !
A l’heure du déjeuner, juste après mon biberon, nous sommes tous les quatre attablés dans la cuisine. Je suis installée dans ma chaise et je continue mon repas :
« Regarde ta sœur, Patric ! S’exclame Papa. Elle mange très bien son poulet et elle ronge un os. Tu as vu Maman ? Elle veut faire comme son frère ! Lui, d’ailleurs, il est comme moi, il mange tout ce que je mange ! » .
Et Papa de rajouter :
« Quand j’étais môme je ne voulais manger que ce que mon père mangeait ».
Depuis que je vais dans le parc, je marche très bien en m’appuyant sur les bords et j’en fais le tour. Mais, je défais les rosettes des deux ficelles qui maintiennent le parc aux pieds de la table de la salle à manger et je le pousse pendant que Pat le tire, ce qui donne l’idée à Papa de lui fixer un plancher.
Papa a fabriqué une barrière qu’il a installée à la porte de séparation entre la cuisine et la salle à manger. Comme ça Maman peut vaquer à ses occupations de « cordon bleu » comme la surnomme Papa, ou de grand nettoyage, sans que Monsieur Pat ne vienne la déranger ; ou inversement, si elle l’accepte dans la cuisine, pour que Papa soit tranquille, de l’autre côté, le nez dans un livre de sa bibliothèque ou occupé à écrire. Mais… comme dit Maman :
« Combien de temps cette barrière va-t-elle résister à notre petit diable ? ».
Ce petit diable, qui n’a pas réussit à la disloquer en son centre en la secouant, tape dessus avec son maillet en bois.
Oui, j’admire mon frérot et je copie un maximum de ses bêtises. Il en résulte beaucoup de gnons. Je monte debout sur mon cheval à bascule et c’est moi qui bascule. J’essaie de descendre du lit des parents quand Maman m’y pose quelques instants et je chute sur le plancher.
Oui ! Mais attention à l’irascibilité de notre père qui a déjà la main leste avec Patric. La tante Angèle assista un jour à une colère paternelle. Pat rentra la tête dans les épaules, se protégeant le visage avec les bras tout en se mettant accroupi pour mieux se protéger.
« Oh, oh ! Fit cette brave femme en le voyant ainsi, ne dirait-on pas un pôv p’tit martyrisé ? ».
Ce père eut bien du mal à convaincre sa tante que Pat avait pris cette manie lorsqu’il se faisait disputé, et, que l’on faisait le simulacre de vouloir lui donner une tape en levant la main.
Prémices d’une grande agitation mentale paternelle qui entraînera un état apathique maternel ? Je ne saurais le dire encore.
Mais présentement…
A l’image de notre père, sans doute, nous avons parfois, mon frère et moi, des réactions électriques. Lui ne supporte pas que je choisisse, dans notre caisse à jouets, des affaires qui lui semblent personnelles. Aussi, je braille quand il me les enlève non sans une certaine brutalité dans ses gestes. Grand mal lui fit, le jour où il me tapa pour récupérer « Raminagrobis », alias Félix le chat, une baudruche souple tenue par un carton fendu au niveau de ses pattes et qui reste toujours debout même quand on le pousse. Pat estima, et à juste titre, que ce jouet fragile n’avait pas à être entre mes mains. Grand mal lui fit, donc, ce jour là, je venais de percer ma première dent. Après l’avoir pincé et griffé…je le mordis. Notre père, ce bavard, raconta aux voisins :
« Heureusement pour ce pauvre Pat, elle n’a pour l’instant qu’une seule dent ! »