La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
Accueil
Chapitres
Téléchargements
Vos réactions
Contact
 
 
          Début d’agoraphobie


La rentrée scolaire 57, pour Patric et moi, a lieu à Cormery. Nous allons tous les deux à l’école primaire communale et pour moi c’est nouveau ; alors ça me rend très anxieuse. Patric qui revient de sa première colonie de vacances semble beaucoup moins décontenancé, même s’il doit se refaire des copains. Pour moi l’été c’est passé chez une nourrice, au lieu d’être ici chez ma grand-mère. On aurait pu ainsi aller toutes les deux en promenade du côté de l’établissement scolaire, enfin…au moins une fois, pour que je puisse m’y accoutumer.
Cette grande cour de récréation accueille beaucoup d’élèves. Leurs jeux, leurs cris, leurs rires aussi, tout ça m’effraie. En classe ce n’est pas mieux ; ce que la maîtresse explique, pour moi c’est du chinois. Alors, elle me regarde d’un mauvais œil ce qui ne m’aide pas à me faire des copines, les élèves se croyant obligées d’imiter l’institutrice. Ce n’est pourtant pas elles qui vont avoir de mauvaises notes !
A l’heure de la sortie, c’est une véritable bouffée d’air frais que je reçois en apercevant ma grand-mère. Je m’empresse de lui expliquer, que je serais plus en sécurité si je retournais à la petite école. Voyant mon désarroi, elle me rassure et m’assure, qu’il me faut juste un peu de temps pour m’accoutumer :
« Viens Mémère, on rentre chez nous, tout le monde est méchant ici ! Patric, il est où ?
- Ton frère nous a devancés. Rentrons goûter. »

Très chère grand-mère et son home si chaleureux, où la fillette sensible que je suis trouve toute la place pour s’épanouir.
Cette ambiance si protectrice, où l’enfant est roi, correspond à ma nature peu encline au grand nombre et aux grands espaces. Même si j’ai le plus souvent besoin de faire « un » avec les autres, je ne trouve pas de repères dans une trop large sphère où toute personne et tout lieu inconnu, dépourvu de chaleur, restent pour moi une source d’anxiété.

Pour notre goûter, Mémère nous a préparé des tartines beurrées saupoudrées de cacao. Elle en mélange également dans notre lait. Quel agréable moment de la journée ! Quand il fait chaud et que nous avons très soif notre grand-mère nous prépare un autre quatre-heures, une recette tourangelle : « Le miot. »
Elle mélange dans un bol un peu de vin rouge avec beaucoup d’eau fraîche et du sucre, dans lequel elle fait tremper des petits morceaux de pain rassis. Quand le pain est bien détrempé, le miot est prêt. Il n’y a pas plus rafraîchissant que ce pain gorgé de liquide imprégnant le palais, pour se désaltérer. Pour les adultes, il faut très peu d’eau.
Mon frère et moi aimons bien aller en promenade, au cimetière, le jeudi. A l’idée de ce que nous allons y faire, nous en sommes tout excités. D’abord, nous apprécions le calme que l’on y trouve. Ensuite, nous parcourons toutes les allées et, portons notre attention sur les fleurs fraîches qui viennent d’être déposées sur certaines tombes. On se demande souvent si les morts qui ont de moins belle pierre tombale ont moins bien vécu, durant leur vie, que les autres. Notre ballade se termine dans un des coins du cimetière, près d’un mur en pierre, où de très vieilles sépultures, à l’abandon, ont gardé leurs croix ornementales composées de perles cylindriques bleues. Elles ont cependant beaucoup vieilli elles aussi, et, au fil du temps, leurs perles se détachent et tombent. Notre grand-mère a accepté que l’on ramasse ces précieuses perles afin d’en faire des colliers. Lorsque nous les enfilons et qu’il nous en manque, sans en informer Mémère… nous retournons au cimetière et nous les aidons à tomber.
Au début du mois de janvier 58, selon la volonté de Papa, Mémère nous conduit à Tours chez la grand-mère Pasquier. C’est elle qui doit nous ramener à la gare à Paris. Les adieux sont pénibles, même la petite chienne Bobette est toujours déroutée à chaque fois que l’on quitte Cormery. A notre arrivée, Mémère Pasquier s’inquiète du retard de Papa. Il était convenu entre eux qu’il soit là à l’heure, car elle doit repartir tout de suite pour Tours. Elle risque de rater son train, alors, elle nous confie à un parfait inconnu avec lequel elle a sympathisé dans le wagon. De l’âge de notre père, cet homme, qui n’a pas osé refuser de rendre ce service, finit par s’inquiéter, lui aussi, de ce retard. Il pense que je dois rester en observation à l’une des entrées, pendant que lui et Patric iront à l’intérieur de la gare à la recherche de Papa. Il est fou ! Je n’ai pas l’intention de rester toute seule au milieu de cette foule ! Il insiste, alors je panique et je me mets à pleurer, pour moi c’est sûr ils vont me perdre ! C’est donc mon frère qui prend ma place. Très rapidement… on trouve Papa, qui reçoit un choc lorsqu’il me voit tenant la main d’un inconnu. Je suis vraiment contente, c’est bien fait pour lui !