La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
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          Espace vital


Pat et Titi en nourrice

« Maman ! Si on plaçait Titi en nourrice, on garderait seulement Pat et tu aurais moins de travail ? »
Quoi ! On parle de moi ? On dirait que ce n’est pas pour la bonne cause !
Papa développe une nouvelle idée pour désencombrer son espace vital. Heureusement il ne semble pas avoir lu le Petit Poucet, sinon il irait me perdre dans les bois !
C’est un refus catégorique de Maman ! Elle ne veut pas me mettre seule en nourrice :
« Les petits s’ennuieront l’un de l’autre si ils sont séparés !»
Alors, ils décident d’un commun accord de nous y placer tous les deux.
Tiens, ils ne pensent pas que nous pourrions aussi nous ennuyer d’eux?
Au cours des deux semaines suivantes notre père rend visite à plusieurs nourrices déclarées aux mairies de Drancy, et aussi, des communes environnantes. Puis ils choisissent ensemble des «parents nourriciers», comme Papa les surnomme, habitant rue de la Butte, à Bobigny. Ils nous y conduisent un dimanche de février.
Pour eux c’est une journée juste un peu différente des autres ; ils restent les acteurs de leur vie. Pour mon frère et moi c’est le commencement d’un long parcours chaotique, qui durera aussi longtemps que nous serons sous la tutelle de cet individu, en perpétuel conflit avec lui-même, et nourrissant pour sa personne, de l’autosatisfaction dans les projets qu’il fait pour les autres, et, de l’égoïsme à l’état pur au nom de sa sacro sainte liberté.



Au nom du fils

Nous ne sommes pas venus seuls chez Madame Denise, la nourrice. Notre père a fait l’inventaire de tout ce qu’il a apporté de nos affaires personnelles : vêtements, lits, matelas, chaise etc. Il y a une bonne partie du mobilier… On va y rester longtemps !
Le premier jour Pat ne dit rien, sa réaction est toute à l’intérieur. Moi, je pleure deux journées entières.
Notre père, très cabotin, relate à l’entourage, leurs émotions à lui et à Maman, et cela, dans les moindres détails :
« Nous pleurons et nous ne cessons de nous ennuyer de nos petits ! Mais maintenant, Titi se moque pas mal de nous, après nous avoir boudés les deux premiers jours, elle nous fait bien quelques amours lorsque nous leur rendons visite, mais seule sa nourrice compte pour elle ! D’ailleurs elle est la chouchoute de Madame Denise et de ses trois enfants. Et que fait-elle de manières ! Elle est même devenue grimacière. Mais notre pauvre Pat, lui, pleure à chaque fois que nous partons ! »
Maman se repose en notre absence…
Papa continue de s’agiter :
« Cricri ! Je voudrais que l’on reprenne Patric, je m’ennuie de mon fils ! »
Maman fait la sourde oreille.
Papa va tout de même chercher Patric pour qu’il passe la fin de semaine avec eux à Drancy.
Le lundi en le ramenant chez Madame Denise, il est estomaqué de voir que le petit dernier de cinq ans a la rougeole. La semaine dernière avec le cadet de huit ans, c’était la grippe; nous l’avions attrapée mon frère et moi.
Et bien, cette semaine, nous attrapons la rougeole, ce qui rend Papa furieux :
« Décidément, nous avons été mal inspirés avec cette nourrice, sa maison ne nous porte pas chance ! »
Le vendredi suivant, après son travail, Papa vient nous voir rue de la Butte. Il trouve Patric extrêmement triste ; aussi, sur le champ, il décide de le reprendre à Drancy. C’est sur le porte bagage de son vélo qu’il le ramène à la maison, malade, et sous une pluie battante. Maman n’ayant pas son mot à dire. Puis, il retourne chez les parents nourriciers et leur emprunte une brouette, afin de récupérer le lit de mon frère ainsi que ses vêtements, toujours sous la pluie. Arrivé à la maison il trouve son fils en pleine activité. Pat redevient lui-même… Il ne tient pas en place. « Patric est insupportable ! » s’étonne Papa.
Et oui… Avec un père qui fait vivre tout son entourage en accéléré.



Affectée

A Drancy, Pat a eu un enveloppement sinapisé. A Bobigny, moi je m’en suis plutôt bien sortie avec ma rougeole ; elle a duré trois jours. C’était peut être une rougeole rentrée ? Ce soir Papa vient me voir. Il me trouve, comme à l’accoutumée, assise dans ma chaise. Je lui fais des amours, dit-il, à travers des minauderies, et en étant plus manièreuse et plus grimacière que jamais.
Mon père ne comprend pas ce que cachent les « minauderies » d’une toute petite fille ayant eu une charge émotionnelle. Il ne voit que ce qu’il veut voir.
Deux jours plus tard, Maman vient à vélo rue de la Butte. Papa a appris que j’ai les bronches encombrées et il a prié ma mère de faire venir, chez Madame Denise, le médecin qui a prescrit un traitement. Mon père en a assez :
« Maman ! Il est temps que nous reprenions notre poupée, car elle va s’étioler chez cette nourrice qui la laisse toujours sur sa chaise. L’autre jour je me suis fâché ! Nous irons la chercher demain. Enfin… c’est toi Cricri, qui ira la chercher avec la poussette que l’on a donnée à la voisine, puisque nous n’en n’avons plus. »
Normal ! Avec tout ce que Papa donne à droite et à gauche, pour s’en débarrasser, il ne leur en reste pas lourd.
Patric est resté vingt jours en nourrice, moi deux mois, et, je rattrape le temps perdu à la maison. Je vais et viens dans tout l’appartement. Papa dit que je fais un sacré foin en trottinant avec mes souliers.
Évidemment ! Depuis mes premiers pas, je n’ai pas eu beaucoup l’occasion de me dégourdir les gambettes.



En mai…Fais ce qu’il te plait

Au grand dam de nos parents, depuis notre retour à la maison, mon frère et moi avons une énergie décuplée. Comme Papa le constate, j’ai bien retenu les pitreries de mon frère et cette manie de grimper partout. Pat, lui, copie très bien, parait-il, toutes mes nouvelles singeries, y compris lorsque je m’amuse à loucher pour le faire rire. Nos taquineries se transforment parfois en bagarre, et j’ai la main leste, quand j’imite « les pitreries » de Papa.
A la pentecôte nous passons agréablement la journée avec Gisèle, Gérard et Robert. Ils sont venus avec leurs motos. Gérard partage avec son frère Claude une Motobécane de 175 cm3.
Tous ces adultes restent stupéfaits lorsque je me mets à danser.
Plus tard Papa écrira sur le Livre d’Or :
- Mad’moiselle nous avait réservé une surprise ; elle s’était mise à danser et à tourner en rond en faisant mille manières avec ses bras et ses mains. Puis, tenant le volant de sa robe, elle faisait les pointes en chantant, Papa-pa. Tout cela lui vient d’elle-même car personne ne lui a montré ! Titi est une danseuse née.



En juin…C’est beaucoup moins bien

L’oncle Urbain a dit : « Jamais de samedi sans soleil ». Aussi, Papa profite en ce jour de cette belle matinée pour faire de la photo extérieure, en bas de chez nous. Maman porte Patric et c’est notre charmante concierge qui me tient dans ses bras. Pat a une mine renfrognée car il aime beaucoup Madame Renée et il voulait prendre la pose avec elle. Heureusement, le petit Michel, fils de nos voisins, de deux ans l’aîné de mon frère, vient se joindre à nous pour être photographié. Les deux garçons se mettent côte à côte et sourient à l’objectif.
Oui, aujourd’hui c’est une belle journée, mais en ce mois de juin 51 une nouvelle idée germe dans la tête de notre père : nous remettre en nourrice. D’ailleurs il l’a déjà trouvée « la Mémé », comme il l’appelle. Cette nourrice, qui garde deux autres enfants de moins de cinq ans, habite elle aussi à Bobigny. Mais elle a également une maison dans la Creuse où Papa pense qu’elle pourra nous emmener en vacances.
Comme la fois précédente, notre père a fait un inventaire, mais seulement vestimentaire.
La nouveauté, c’est que Patric va pour la première fois « à l’école »; il n’a qu’un peu plus de deux ans et va à la garderie chrétienne où la Mémé le conduit avec ses deux autres petits pensionnaires. En ce qui me concerne, je suis trop petite pour y aller aussi.


Si, à la mi-juin, mon frère et moi, nous sommes placés en nourrice…
à la mi-juillet, notre père vient nous rechercher et nous ramène à Drancy ; non sans avoir invectivé la Mémé et lui avoir posté le lendemain de notre retour, un pli recommandé contenant un texte de reproches et de critiques.
Il faut bien dire, que le docteur du dispensaire religieux trouve que j’ai anormalement maigri.
Et puis… j’ai mon petit nez qui a beaucoup enflé, depuis que je suis tombée dessus chez la Mémé. Patric, lui, a attrapé des boutons partout. Piqûres de bêtes ? Varicelle ? Urticaire ? Intestins ? Foie ? Le docteur s’interroge. Puis, il procède par élimination. Mauvaise hygiène… Le docteur prescrit une lotion pour badigeonner les petits boutons.
Mais… c’est surtout mon bout de nez que Papa ne sent pas.
« Pourvu que Titi n’ai pas le nez cassé ?! » Pense t-il.
Et lui dans tout ça ? Il ne faudrait pas l’oublier !
Il est en accident de travail pour un décollement musculaire à l’omoplate, et surtout, il est aux quatre cents coups !