La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
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          La Pension


Enfermement

J’ai quitté le pensionnat religieux il y a un an et demi, et, me voila de nouveau en internat. Pour mon frère, c’est la première fois. En cet automne 58, nous sommes tous les deux en pension. Hélas pas ensemble ! La mixité n’existe pas. Pour en avoir connu beaucoup, ce n’est pas que je préfère les nourrices, mais ici, ce qu’il y a de pire, c’est que je retrouve la même atmosphère confinée, le même espace réduit et, en comparaison de ma petite taille, des murs, d’une hauteur gigantesque, semblables à l’établissement précédent. Les adultes doivent craindre que les pensionnaires s’évadent de leurs locaux, puisque le portail est à la hauteur des murs. Aucune transparence, dans cet ensemble opaque, pouvant laisser percevoir un peu « d’oxygène » venant du dehors. Aucun bruit non plus, pouvant se manifester de l’extérieur. Aucune issue face à cet enfermement dans lequel je suis autant par l’esprit que je m’y trouve physiquement.
Pourquoi notre père ne nous laisse t-il pas définitivement chez Mémère Eugénie ?
Cette agitation, cette instabilité permanente, cette inclination qu’il a de penser qu’on lui appartient et qu’il a tous les droits concernant ses enfants, excluent la possibilité, car il ne le supporterait pas, que nous vivions avec notre grand mère à Cormery, et, qu'ainsi nous puissions recevoir toute l’affection qui nous manque et la stabilité dont on a tant besoin. J’en ai gros sur le cœur et j’ai des bourdonnements d’oreilles, dans cette cour de récréation, avec tout ce brouhaha et, tous ces cris des filles que je perçois hostiles. Les élèves ne sont pas toutes en internat, certaines ne dorment pas ici, on les appelle les «Demi-pensionnaires». Elles mangent à la cantine, qui est obligatoire, mais rentre chez leurs parents après la classe. J’envie leur condition de vie, cette chaleur familiale qu’elles retrouvent tous les soirs, car pour moi, ce qui est le plus pénible c’est bien de dormir ici, à la pension. Le dortoir se situe à l’étage. De forme rectangulaire, il comprend deux rangées de lits. A une extrémité se trouve un aménagement en forme d’alcôve, en retrait des lits. Il préserve l’intimité de la dame chargée de nous surveiller la nuit. A l’autre extrémité se trouve les sanitaires. Le soir est pour moi une épreuve. Chaque fois que la nuit tombe, il me vient de fortes angoisses provoquées par la peine que j’ai de ne pas être avec Patric, rue Chénier, ou à Cormery. Je crains également de me réveiller inondée à cause de mes incontinences. J’extériorise mon chagrin lorsque je suis dans mon lit et que je peux pleurer sans être vue.
Demain matin je n’aurai plus les yeux rouges, ni la lèvre supérieure enflée, comme chaque fois que mon émotivité prend le dessus. Je suce mon pouce pour m’endormir en pensant, qu’une fois de plus je dois m’adapter à mon nouvel univers.
Pourtant, je garderai toujours en moi un malaise oppressant à chaque fois que je dormirai dans un autre environnement que le mien. Je m’y adapterai difficilement, même à l’âge adulte.



Mesquineries

Oh, la pisseuse ! J’ai honte, mais je ne le montre surtout pas à ces deux affreuses gamines qui se moquent de moi depuis ce matin. Je feins de ne pas les remarquer, j’ai ma fierté. Dans ce pensionnat de la Garenne Colombes, (Où mon père me placera à deux périodes de mon enfance), j’ai plus de huit ans et demi, et je fais toujours pipi au lit.
Je me suis réveillée ce matin, le lit trempé, et pire encore… j’ai traversé le matelas ! Je n’osais pas sortir de mon lit, mais il a bien fallu. Malgré une toilette minutieuse, je garde sur moi une certaine odeur qui ne me rend pas très sympathique auprès des autres. Pourtant, je vais affronter cette journée comme je l’ai fais pour les précédentes, puisque c’est ma seule ressource.
« Régine Betton ! Rends toi dans le bureau de Madame la Directrice, elle veut te voir ! »
Cet ordre m’est donné par une dame de service qui me conseille la rapidité. Ce que je m’empresse de faire non sans une certaine crainte. Je frappe à la porte du bureau, et, immédiatement une petite voix ferme me dit d’entrer :
« Refermes la porte derrière toi, m’ordonne la directrice. Tu as encore mouillé ton lit cette nuit. »
Cette femme n’a pas une voix qui dénote une colère particulière. Je suis rassurée de constater qu’elle n’est pas exaspérée comme je le craignais. D’un ton placide elle m’explique, que mon père aurait dû fournir une alèze pour protéger mon matelas de mes incontinences nocturnes :
« Si lui ne l’a pas fait, et bien moi, je ne le ferai pas non plus ! »
Puis, elle sort du tiroir de son bureau un martinet avec lequel elle me flagelle les jambes et les cuisses.
Pourquoi a-t-elle l’air si peu convaincue de cette punition qu’elle m’inflige ? A-t-elle compris, en cet instant, l’absurdité de son geste ? Si j’osais, je lui demanderais si son attitude n’est pas la conséquence de cette querelle qu’elle entretient avec mon père, de ne vouloir, ni l’un ni l’autre, pourvoir à cette modeste mais indispensable acquisition.



Le petit déj…

A l’heure du petit déjeuner, j’aime cette odeur de café au lait qui embaume tout le réfectoire. Mais j’aime aussi ce léger tintamarre que l’on fait en descendant du dortoir ; petit relâchement de la discipline, qui cesse dès que nous nous trouvons à table. J’apprécie également les bruits coutumiers que font les dames de service, quand elles nous servent le pain et remplissent les bols. L’une d’elles, une femme chaleureuse, aux formes généreuses, nous sourit facilement. Moi, je lui rends toujours son sourire, comme cela elle m’en adresse un autre en retour.
Dans cet internat, le matin est aussi pour moi le moment de la journée où j’ai le moins d’appréhension.
A l’heure du dîner je n’ai plus le droit de boire, pour éviter que je fasse pipi au lit. On me surveille, lors du brossage des dents, afin que je ne puisse pas boire en cachette quand je me rince la bouche. Mais c’est peine perdue car j’avale quand même plusieurs gorgées.
Le matin, mon bol bien rempli me désaltère autant qu’il me nourrit. Avant de nous asseoir, nous allons chercher dans notre casier respectif, au bout du réfectoire, notre serviette de table, et, pour la plupart des pensionnaires, le petit supplément qui agrémente le pain. Ce petit « plus » qu’elles ont ramené de chez leurs parents quand elles sont allées en sortie : du beurre, de la confiture, du miel… il y a le choix sur chaque table de huit places. Moi je n’ai rien, je mange mon pain sec… J’ai honte. Que va-t-on penser de moi ? Je regarde avec gourmandise le beurre salé de cette fille, en face de moi ; il est encerclé dans sa belle boîte ronde mais, quand la boîte sera presque vide le beurre deviendra mou. Ma voisine de droite n’aura pas ce souci là, elle, avec son pot de confiture de cerises ; la dernière fois elle avait de l’abricot, ce qui me faisait moins bisquer. La cerise est mon fruit préféré, et préparé en confiture j’en raffole ! Quand j’étais de sortie, j’ai demandé à mon père s’il voulait bien m’acheter un pot de confiture, j’avais regardé les prix les moins chers au Prisunic de Strasbourg Saint Denis, il a refusé. Pour le beurre, je comprends qu’il ne veuille pas, ça ramollit trop vite, mais la confiture !? Surtout la gelée de groseilles, c’est la moins cher !

La directrice ayant insisté pour que je ne sois pas la seule fillette à manger du pain sec, mon père en achètera tout de même à deux reprises.



Ma Copine

Je suis au petit cours élémentaire et je ne sais ni lire ni écrire, ce qui me fait subir les moqueries de certaines élèves et l’indifférence des autres. Je suis assise au fond de la classe ; sort réservé aux cancres.
D’être mal acceptée en cours engendre des répercussions à la récréation ; je n’ai pas de copine et j’ai beaucoup de mal à accepter de rester seule dans mon coin. Pourtant il y a Marie, cette petite fille aux longs cheveux dorés et bouclés, que je trouve gentille et douce.
Aujourd’hui elle m’adresse des sourires. Elle paraît s’intéresser à moi. Cependant elle a déjà une copine… qui, elle, ne semble pas vouloir sympathiser avec moi. Je vais tout de même vers Marie pour lui parler. Comme moi elle est pensionnaire, sa copine aussi d’ailleurs. A l’étage, leurs lits sont côte à côte à une extrémité du dortoir. Le mien se situe au centre de la même rangée. J’ai une idée ! Pour plaire à Marie je propose de lui donner, ce soir, un gros œuf en sucre que j’ai caché sous mon oreiller, cette idée la séduit. Hélas, sa copine n’est pas d’accord, elle lui fait signe que non. Marie est embarrassée, elle ne sait quoi dire. Ne voulant pas la mettre mal à l’aise, je m’éloigne.
Qu’importe ! Ce soir, après le brossage des dents, je lui offrirai cet œuf…que j’ai déjà failli manger plusieurs fois.
Voici l’heure tant attendue. Après la toilette, nous nous rendons directement dans notre lit. Il n’est pas permis de parler entre nous.
Les lumières éteintes, j’attrape quelques bonbons, que j’ai cachés sous mon oreiller, afin de choisir celui que je destine à Marie. Je lui fais parvenir par l’intermédiaire de ma voisine de lit, qui elle même le passe à sa voisine de lit et ainsi de suite… Je suis ravie d’imaginer que ma petite destinataire se régale avec cette sucrerie. Je m’apprête à m’endormir, lorsque l’on me fait restituer le bonbon. Marie n’en veut pas, enfin… il semblerait que se soit sa copine qui ne veuille pas qu’elle l’accepte ; et puis, pour tout dire, c’est moi qui ne suis pas acceptée…
Quelques jours sont passés. En classe nous étions toutes très contentes, car notre maîtresse étant malade, l’institutrice du cours moyen se déplaçait de temps à autre pour nous donner quelques devoirs, sans trop nous bousculer. Aujourd’hui nous accueillons la maîtresse remplaçante. Je suis ravie ! Elle est bienveillante et elle nous parle avec gentillesse. Ce qui m’enchante le plus, c’est qu’elle s’occupe particulièrement bien de moi. J’espère que l’autre ne va pas revenir ! Je ne suis plus au fond de la classe, assise toute seule, mais au premier rang. La maîtresse s’est aperçue de mes difficultés scolaires, alors, elle m’a fait asseoir près d’une bonne élève pour m’encourager à faire mon travail et pour mieux m’épauler. Depuis, je comprends beaucoup mieux. Je connais Valérie, ma voisine de classe, puisque je suis, depuis peu, sa voisine de lit. Si lors de mon arrivée à la pension j’étais placée à une extrémité du dortoir, près des lavabos, dans l’autre rangée, et bien, maintenant que mon père a fournit une alèze et que je n’inonde pratiquement plus mon lit, on m’a changé de place. De savoir mon matelas protégé, cela me rassure et j’ai beaucoup moins d’incontinences. Je vais mieux, je me sens moins différente des autres. Cette heureuse coïncidence de me trouver proche de Valérie, en classe et au dortoir, nous permet d’apprendre à mieux nous connaître. Il est vrai que nous n’avions pas encore beaucoup bavardé ensemble, l’occasion ne s’était pas vraiment présentée, mon attention s’étant portée sur quelqu’un d’autre.
Valérie à plusieurs camarades et elle m’a intégrée à son groupe. Je suis même devenue sa préférée. Je ne suis plus seule, maintenant ça y est, j’ai une copine !



Les sorties

Je suis radieuse, aujourd’hui c’est le samedi que j’aime ! Si certaines pensionnaires ont, elles, la chance d’avoir des parents qui les accueillent toutes les fins de semaine, moi je souffre de ne pouvoir rentrer chez moi, rue Chénier, que tous les quinze jours. Heureusement, une semaine sur deux les parents ont l’obligation de recevoir leur fillette ! Il en va de même pour les garçons dans le collège de mon frère, à Issy-les-Moulineaux. Cela permet aux enfants de retrouver des moments privilégiés au sein de leur famille et de ne pas rester trop longtemps sans la voir. Ici, dans notre établissement, nous n’avons qu’une école primaire. Les parents sont obligés de venir nous chercher les samedis en fin de matinée après la classe. Mon frère, lui, peut rentrer seul à la maison car il est dans un collège où le règlement intérieur est différent. Dans la pension où il se trouve, les classes vont jusqu’à la fin du secondaire, et, il y a des sanctions sévères pour les élèves indisciplinés. Ils sont collés, privés de sortie ! C’est très triste car cela est déjà arrivé à mon frère. Je préfère que sa punition soit de copier des lignes pendant les heures de récréation, vu que l’on a qu’une semaine sur deux pour se voir !
Ma copine Valérie n’est pas toute seule à la pension, sa grande sœur y est aussi. Comme moi, elles ne rentrent chez leurs parents que tous les quinze jours. Je dois avouer que le sort de Valérie m’arrange plutôt bien…

La classe est terminée ! Nous sommes en rang par deux, toutes très enthousiastes, dès que la grande porte s’ouvre, de respirer « l’air du large » et de voir nos familles. Valérie et moi nous nous tenons par la main jusqu’à la dernière minute; puis elle emboîte le pas à sa sœur et toutes deux vont à la rencontre de leurs parents.
J’aperçois mon père et me dirige vers lui tout en adressant un petit signe à Valérie. Il m’embrasse rapidement et ne s’attarde pas dans cette grande rue aux larges trottoirs, car nous avons un bon kilomètre à marcher avant d’arriver à la gare. Préoccupé, dans ses pensées, il semble tourmenté. Avec ce comportement, habituel chez lui, on dirait toujours qu’il doit prendre la grande décision de sa vie. Je dois m’adapter à son pas. Mes petites jambes ont du mal à le suivre. On descend du train à la gare Saint-Lazare, puis on prend le métro. Papa achète toujours des pastilles Vichy dans « les tirettes », sur le quai, il dit que ça lui facilite la digestion ; ce qui a sans doute un pouvoir thérapeutique sur Patric et sur moi, puisque se sont les bonbons qu’il nous achète aussi. Nous descendons à Strasbourg Saint-Denis, la station la plus proche de chez nous. J’aime cet instant où nous quittons le métro et où j’aperçois « La Porte Saint Denis ». Dès la sortie, sur le côté, se trouve le self service, Gibert Jeune et, le Prisunic. Je me retourne, à deux cents mètres se situe « La Porte Saint Martin ». Face à nous, un peu plus loin, nous croisons la marchande de fleurs qui sort de son kiosque. Elle est presque toujours là, même quand il fait froid comme en ce 10 janvier 1959. Mon père n’achète jamais de fleurs, il dit qu’elles se fanent trop vite. Ici, dans mon quartier, je suis dans mon élément, cet endroit familier me rassure. Arrivés rue Chénier, nous montons les trois étages. Je suis impatiente de voir mon frère. Il arrive juste de sa pension, il est encore sur le palier. Papa semble satisfait d’être arrivé à temps pour ouvrir la porte de notre logement. Pourquoi veut-il entrer le premier? Cela nous intrigue Pat et moi. La réponse nous arrive rapidement. Dans la salle à manger, sur le petit buffet, trônent une magnifique télévision et une superbe T.S.F. Tout ça d’un coup ! Papa ne nous avait rien dit. Ce n’est pas sans une certaine fierté, qu’il nous apprend les avoir achetés à crédit. Nous, on en reste baba. Qu’elles sont belles ! La télé avec son habillage bordeaux laqué et, la radio encadrée d’un bois veiné avec une ouverture sur sa partie supérieure pour le tourne-disque intégré. Papa nous presse. Il nous invite à déjeuner au self-service, puis, nous propose d’aller ensuite au cinéma voir un film comique. Décidément on est gâtés !
«Je voulais vous emmener au self boulevard Bonne Nouvelle, manger leur escalope panée à la milanaise, mais il sera trop tard pour la prochaine séance du film. On va donc aller à celui du Boulevard Saint Denis, c’est sur notre chemin.»
De toute façon, nous, on adore aller au restaurant ! Avec notre steak haché frites, on prend aussi un gâteau, le plus souvent je prends un cygne en pâte à choux à la chantilly. Sur les tables il y a des carafes d’eau. Papa n’a pas prit de dessert, il a terminé avant nous.
C’est à grands pas que nous arrivons au cinéma boulevard de Sébastopol où l’on joue « L’Ennemi Public N° 1 » avec Fernandel. Je suis déjà amusée rien que de voir cet acteur sur les affiches. Il me fait beaucoup rire. Nous arrivons juste à temps, c’est le Petit Mineur qui annonce la fin des réclames. Il lance sa petite pioche dans la cible :

« Balzac 0.0.0.1. – Jean Mineur Publicités – 79 Champs-Elysées – Paris… »

                                  

Le film terminé, nous quittons le cinéma contents de ce bon divertissement .Nous avons également la satisfaction, Pat et moi, que le héros de l’histoire, Fernandel, se sorte de cette situation où, suite à un malentendu, il s’est retrouvé dans la peau d’un vilain personnage. Tout est bien, qui finit bien.
Notre père doit se rendre aux Magasins Réaumur. Nous, on a la permission d’aller faire un petit tour. Après une courte promenade, vu la froideur du temps, nous rentrons dans le Monoprix de Réaumur Sébastopol. On apprécie la chaleur et l’endroit. C’est un plaisir d’aller d’un rayon à un autre, sans contrainte, au gré de notre fantaisie. Les rayonnages de jouets et de confiseries ont notre préférence.
« Titi, c’est ton anniversaire bientôt !
- Ben oui… je vais avoir 9 ans, ça tombe dans la semaine. Ben… toi aussi Pat t’as eu 10 ans à la pension !
- Oui, c’était lundi dernier. La télévision c’est comme un cadeau d’anniversaire ?
- Non, c’est surtout Papa qui va la regarder, il l’a achetée pour lui…et la radio tourne-disque aussi !
- Oui, il s’est gâté pour nos anniversaires ! Mais on en profitera un peu quand même.
Pour le dîner, notre père a préparé « Une bonne soupe », comme il sait si bien la faire, avec des légumes coupés en morceaux qu’il ne passe jamais à la moulinette. Il dit que transformée en potage, la soupe devient indigeste. Et puis, avec Patric, ils la mangent comme ça.
Tous les goûts sont dans la nature, pour moi ce qui est indigeste… c’est cette multitude de petits morceaux de poireaux qu’il y a dans mon assiette. Pourtant j’ai demandé à en avoir un minimum.
Tous les deux en reprennent pendant que je pignoche et repousse les plus gros morceaux sur le côté. Mon père rouspète et menace de me gifler si je ne mange pas tout. Je finis par en laisser tout de même dans le fond de mon assiette.
« Nous ferons la vaisselle demain matin ! »
Papa ne veut pas que l’on rate le programme à la télévision, alors on ne se fait pas prier. On trouve dommage, malgré tout, que le film de fin de semaine ne soit présenté que le dimanche soir. On n’aura pas le droit de le regarder et, pour cause… le lundi matin on doit se lever beaucoup plus tôt que bien des enfants. Il faut se préparer pour retourner à la pension.

Chez nous, le dimanche matin, nous avons droit à un petit déjeuner très consistant. Un grand bol de lait et du café coupé avec de la chicorée, et, nous avons toujours de la baguette viennoise « beurrée » à la margarine. C’est comme pour le potage…Papa trouve le beurre indigeste, alors, il nous l’a fait manger sa margarine ! C’est dommage, moi j’adore le beurre ! Et si à la maison on ne mange que du pain viennois, ce n’est pas qu’il soit plus digeste pour Papa, c’est que Papa a mal aux dents et ce pain là est plus tendre. Après le petit déjeuner on fait la vaisselle, au dessus d’un large évier, à l’aide d’une grande bassine en tôle galvanisée dans laquelle on a fait chauffer de l’eau sur la gazinière. Papa lave, nous on essuie.

Aujourd’hui, c’est la journée photos ! Notre père nous fait prendre la pose devant «Sa grande bibliothèque». Il est méticuleux, et vu l’étendue de tous ces livres qu’il veut photographier, cela dure longtemps. Pat et moi lisant ensemble le même ouvrage. Moi, ensuite, assise sur un tabouret, tenant un livre ouvert, pendant que Patric s’adonne à sa lecture, debout, inconfortablement juché en haut d’une échelle. Puis, séparément…sans oublier de nous enguirlander, si il estime que nous sommes responsables qu’il ait bougé l’objectif. Je dois reconnaître que j’appréhende ce genre de séance. Il nous affirme pourtant être un bon photographe, mais à chaque fois ça perdure, et à chaque fois il s’énerve ! Enfin… c’est terminé. On a maintenant la permission d’allumer le poste de télévision. Il était temps, on a failli rater« La Séquence du Spectateur » présentée par la speakerine Catherine Langeais. Nous avions hâte de regarder tous ces extraits de films qui constituent cette émission du dimanche matin. J’aime beaucoup la voix maternelle de Catherine Langeais.



La salle des pas perdus

Le lundi matin notre père nous presse de nous lever. J’ai eu un sommeil relativement paisible, mais mon réveil est plus douloureux. C’est l’anxiété de retourner à la pension. Patric et moi on souffle, et on s’adresse un regard qui en dit long, lorsque ce bonhomme, toujours énervé, rouspète parce que nous n’allons pas assez vite pour nous habiller.
Le petit déjeuner rapidement avalé, c’est tout aussi rapidement que nous enfilons notre manteau et mettons nos chaussures. Patric est coiffé d’un béret, moi, j’ai la capuche de mon anorak. Nous sommes bien protégés du froid. La porte de la maison fermée à clé, notre père nous embrasse. Il se dépêche de partir au travail à l’hôpital de La Salpetrière.
C’est mon frère qui a la responsabilité de me conduire à la gare Saint-Lazare. Nous prenons le métro, et, pendant le trajet nous parlons beaucoup de cette vie que nous aimerions avoir. Ce serait tellement mieux de rentrer à la maison tous les jours après l’école. Même avec ce père là, on essaierait de le supporter !
Nous devons cependant rester vigilants pour ne pas rater la station où il faut descendre. Arrivés à la gare Saint Lazare, toutes les pensionnaires doivent se rendre devant le monument aux morts, lieu de rendez vous, dans la salle des pas perdus, où deux dames de la pension viennent nous chercher et nous conduisent en train jusqu’à La Garenne Colombes. C’est le moment le plus angoissant pour moi, je dois quitter mon frère et rejoindre le groupe.
Ensuite, Patric doit reprendre le métro pour se rendre à son pensionnat d’Issy-les-Moulineaux. Je ne dois pas le retenir plus longtemps car il ne faut pas qu’il arrive en retard. Avant de se quitter, on s’embrasse et on échange encore quelques mots :
« J’aime vraiment pas cet endroit Pat ! J’ai mal au ventre et ça me fait comme un nœud à la gorge. Je comprends pas, ma copine, elle est pas là ? Ah si, je la vois là bas !
- Bon, Titi, j’y vais. A dans quinze jours.
- A dans quinze jours, Pat ».
Heureusement Valérie est bien là ! On se rejoint rapidement.
On en a des choses à se raconter.



Touche-pipi

Ma copine et moi on a un secret. Le soir, au dortoir, lorsque les lumières sont éteintes, avec Valérie, on s’amuse à se faire des petits chatouillis, avec nos brosses à dents, sur le bas du ventre (pubis). Afin de ne pas nous faire surprendre, on doit rester sur nos gardes. On commence notre soirée en se faisant la conversation à voix basse, jusqu’à ce que l’on suppose tout le monde endormi. Alors, on déborde légèrement notre drap et notre couverture sur le côté de notre lit, puis, on soulève notre chemise de nuit pour s’adonner à notre petit jeu nocturne. On fait ça quelques minutes, chacune notre tour. Ce n’est pas un rituel, car on ne le fait que de temps en temps, mais cela nous est très agréable, et, c’est tout aussi agréable pour toutes les deux d’avoir un secret.


Les petits pains aux raisins

C’est pourtant clair et je l’ai bien expliqué à mon père, j’adore les chaussons aux pommes et les petits pains au chocolat, mais malgré ça il n’y a rien à faire, il ne comprend pas ! Nous sortons tous les trois d’une boulangerie, une fois de plus, avec des petits pains aux raisins. Je ne pignoche pas comme le dit Papa, avec les raisins secs, mais je les retire un par un de leur pâte, car je ne les aime pas ; ce qui lui donne souvent l’occasion de se défouler en me donnant une ou deux baffes. Mais, aujourd’hui, c’est Patric qui en fait les frais pour une autre raison… puisque lui, il adore les raisins secs. Pat n’a pas écouté les recommandations de notre père : attendre d’arriver à la maison pour manger nos viennoiseries. Alors, en plus de la correction qu’il prend, il sera privé de télévision toute la journée. Encore des jours de sortie qui vont être gâchés par l’intolérance de ce surexcité. Je suis furieuse contre ce père qui nous frappe et nous punit au gré de ses humeurs. En plus, il tape fort !
Une cicatrice, à l’avant bras gauche, me laissera en mémoire le douloureux souvenir d’une de ses violentes colères. Voulant esquiver les coups qu’il m’infligeait sur la tête et sur la figure, je levai le bras, sans prendre garde au battant de la fenêtre entrouverte qui m’écorcha la peau en profondeur.

Arrivés à la maison, Papa m’installe dans la chambre avec la télé. Il propose à Pat de faire ensemble du bricolage dans la salle à manger. Tout compte fait, il aurait été préférable que je sois privée de télé moi aussi, car je suis terrorisée en regardant un film angoissant toute seule dans cette chambre.
Dans ce film d’horreur, un fantôme diabolique revient pour se venger des habitants d’une grande demeure en les assassinant. Mais le pire, c’est que pour commettre ses meurtres, il traverse une bibliothèque… comme celle de Papa! Je sens que je vais avoir peur à chaque fois que je serai seule à la maison, il ne faudra pas que je tourne le dos à la bibliothèque; on ne sait jamais ! Le film est terminé. Père et fils bricolent encore…en totale complicité. Pat n’est pas rancunier. Moi j’ai eu une sacrée frousse !



Mon rêve américain

Ce dimanche après midi, Papa nous envoie jouer dans la chambre. On décide de faire « notre petit cinéma » et on imagine un scénario en se mettant dans la peau des vedettes américaines. Patric est le héro. Il s’identifie à l’un des acteurs qu’il préfère, pour interpréter un personnage fort et invincible. Moi qui suis l’héroïne, je choisis une actrice parmi les plus belles du cinéma hollywoodien, et, à travers elle, j’incarne le personnage féminin de notre fiction. Mais, pour moi, le plus important reste la chevelure que je m’octroie. Une superbe chevelure longue et bouclée, blonde ou brune peu m’importe. Ce qui me fait plaisir c’est que dans l’imaginaire je n’ai pas les cheveux coupés courts, comme je les ai réellement, une coupe imposée par l’autorité paternelle. Tous ces comédiens américains me font rêver. Les hommes surtout ! Ils ont un pouvoir de séduction qui opère beaucoup sur moi. Et puis il y a, entre tous, ce bel acteur qui joue dans un feuilleton à la télévision, ce bel homme blond aux yeux bleus qui a le rôle principal dans « Ivanhoé » : Roger Moore. J’adore Ivanhoé! Oui, j’en suis sûr…quand je serai grande, j’épouserai un Américain ! Notre dimanche se termine. Après le dîner, Papa prépare une tisane de camomille pour trois. Jusqu’à aujourd’hui je n’y avais pas droit à cause du pipi au lit, mais à présent, je vais beaucoup mieux, « ces petites anomalies » n’arrivent pour ainsi dire plus. Assis ensemble autour de la table, nous prolongeons ces rares instants que nous avons dans notre foyer. Nous sommes attentifs quand Papa nous raconte une histoire, « son histoire » .Il nous assure qu’avec ses souvenirs il pourrait écrire un livre. Nous, on l’incite à en rajouter comme cela nous retardons l’heure du coucher. Cependant, nous ne sommes plus à l’écoute quand ses souvenirs lui donnent des insomnies, car il nous réveille en pleine nuit pour nous les faire partager. Ce soir, il a l’intention de regarder le film à la télé. Il finit donc par nous envoyer au lit ; justement c’était un film américain… Dommage !


Rue d’Aboukir

Je me suis enfin remise de mes émotions de la semaine dernière. Mon père devait venir me chercher à la pension, en fin de semaine, alors que ce n’était pas la sortie imposée par le règlement. La directrice m’avait fait prévenir par une dame de service. Toute à ma joie, je m’apprêtais pour cette sortie, quand on me fit savoir, à la dernière minute, que mon père avait eu un empêchement et qu’il ne venait plus me chercher. J’avais le moral au plus bas, mais mon amour propre me fit retenir mes larmes. Mon amie Valérie fut ma seule consolation.
Aujourd’hui tout est arrangé, c’est la semaine obligatoire. Comble de plaisir, rue Chénier, deux enfants s’apprêtent à rendre visite à leur Maman ! Papa nous le dit souvent :
« Je suis vieux (Il a 58 ans) si je venais à mourir il serait regrettable que vous, mes enfants, ne sachiez pas où est votre mère. C’est pour cela, que je n’aurais de cesse de toujours entretenir un lien entre elle et vous deux ».
Papa a raison ! Il est vrai que d’elle-même, elle ne se rappellerait peut être pas que l’on existe.
Le 24 décembre dernier, c’était de justesse que l’on a pu l’embrasser. Elle sortait de son hôtel, où elle habite, rue d’Aboukir ; c’est près de chez nous, on était donc vite arrivé. Maman partait fêter Noël chez des amis. Elle s’apprêtait à prendre un taxi et portait un grand cabas plein de jouets… dont un beau nounours qui dépassait du sac. Des amis qui ont des enfants ?! Pat et moi, on a reçu un choc, mais on n’a pas reçu de cadeaux…
N’empêche que là, on va déjeuner avec elle à l’hôtel. Sa chambre est grande mais pas très confortable. Il n’y a pas de commodités, à l’exception d’un lavabo, c’est comme rue Chénier il faut aller au cabinet sur le palier. Pas de petite cuisine non plus, juste un réchaud à gaz posé sur une table, et il n’y a que deux chaises ; heureusement Maman a acheté un tabouret pliant. Pour le déjeuner, aidée de Patric, elle prépare des steaks tartares : viande hachée crue, œufs crus, tout crus, bien relevés… Beurk ! Moi j’ai mon steak haché bien cuit, bien chaud…Miam ! On mange aussi des coquillettes. C’est chouette, Maman a pensé à acheter des gâteaux pleins de crème pralinée !
« Maman, où est Pierrot ?! » Pat et moi, on s’interroge.
Suite à son hospitalisation, le petit avait les bons soins de Papa, de loin… chez une nourrice. Puis, Maman a pris le relais pour le placer ailleurs, sans dire à Papa où il se trouve.
Depuis quelque temps, Papa nous dit du mal de Maman. D’ailleurs, ils s’entendent beaucoup moins bien.



Bibliomaniaque !

Notre père se plait à nous le répéter :
« Vous n’êtes que des ânes bâtés ! Pourquoi ne vous intéressez vous pas aux livres de notre bibliothèque !? Surtout toi, Régine, qui sait à peine lire et écrire, cela t’aiderait pour l’école ».
Par ânes bâtés, notre père ne voit pas en nous deux imbéciles, non, il voit deux ignorants. Il pense que mon frère et moi avons une belle fainéantise intellectuelle. Moi, pour apprendre à lire, je préfère les illustrés et tous les livres pour enfants écrits en gros caractères, et, si les phrases se composaient uniquement de voyelles, sans consonnes, cela m’arrangerait encore mieux ! Bien sûr, mes réflexions je les garde pour moi. Il n’est pas question avec un père comme ça, de s’oxygéner l’esprit en exposant le fond de sa pensée. Malgré qu’il soit un âne bâté… mon frère me semble plus réceptif que moi à la lecture, mais, faudrait-il encore qu’il est un père qui lui donne le goût de lire en abordant, avec lui, des sujets de lecture qui correspondent à un garçon de son âge.
C’est chez les marchands bouquinistes qui longent les quais de la Seine que Papa trouve la plupart de tous ces ouvrages, et, se sont le plus souvent des bouquins usagés. Dans son immense bibliothèque qu’il ne cesse d’enrichir, (Papa dit avoir déjà plus de mille livres), il a également des livres neufs qu’il se procure, pour la plupart, chez Gibert Jeune. Pour placer tous ses livres il a transformé deux grandes armoires à tablettes ; il les a peintes en vert laqué (comme la cheminée) et il a ôté les portes. Il a fabriqué un troisième meuble qu’il a installé entre les deux autres. Au fur et à mesure que sa bibliothèque prend de l’ampleur, il ajoute des étagères. Il va bien envahir toute la salle à manger puisqu’il empiète déjà le coin de l’autre mur ! D’ailleurs il n’y a pas que la pièce qu’il envahit… Il nous rabâche qu’il est bibliophile et, que c’est son côté autodidacte et son ouverture d’esprit qui lui confère cet attrait pour les livres. Il estime que l’on a de la chance de pouvoir un jour hériter, chacun, de la moitié de tous ces ouvrages. (En ce qui me concerne, à l’âge adulte, je me ferai délester, par un brocanteur peu scrupuleux, des deux tiers de cet héritage).
Nous mettons souvent notre père en colère. Une de ses insultes est de nous traiter d’analphabètes…il nous traite encore d’ignares !

Oh ! Là, là ! Il va nous faire tourner en bourrique !



Haute tension !

Notre père nous parle souvent de son enfance difficile. Il nous raconte avec beaucoup de fierté avoir été un bon élève à l’école, pour n’avoir eu en tout et pour tout que deux années de scolarité.
S’il est un personnage assez vaniteux, il faut tout de même lui rendre justice lorsqu’il s’enorgueillit d’avoir eu déjà, à l’époque, de belles facultés intellectuelles. Son grand regret fut que les deux premiers de sa classe eurent autant de belles notes qu’une belle vitalité. N’ayant pas d’absences pour raisons de santé ils ne lui laissèrent, pour son bulletin scolaire, comme possibilité, de n’arriver qu’à la troisième place.
Il eut une autre déception à l’âge de onze ans. Étant en conflit avec son père, il voulu le peiner et le narguer en ne se présentant pas à l’examen du certificat d’études. Constatant l’indifférence de son père, (sa belle mère n’étant pas vraiment concernée), il en fut le seul affecté. C’est à l’âge de trente ans, lorsqu’il voulut entrer dans une administration, qu’il passa avec un peu de retard… le certif.

Depuis quelque temps, Papa envisage, avec nous, la possibilité que Jeannine, sa nouvelle amie, vienne habiter à la maison. Elle a le même âge que notre mère. Avec mon frère, sur le chemin qui nous conduit vers nos pensionnats, on se dit que notre père a peut être l’idée de nous faire quitter la pension pour que l’on vive tous ensemble rue Chénier. Quant à moi, j’imagine même qu’ayant une femme il arrêtera ses cochonneries avec moi.
Arrivés gare Saint-Lazare, Patric a envie d’aller chercher des bonbons aux tirettes avant de m’accompagner devant le monument aux morts, mon lieu de rendez-vous. Grand mal lui a pris, car il se pince le bout de l’index droit en refermant la tirette ! Il a le doigt légèrement enflé et cela me panique, je me mets à pleurer.
« Comment on va faire, Pat ?
- Ecoute Titi, je t’accompagne au monument aux morts, moi, je ne vais pas à la pension. Je retourne à la maison, j’ai trop mal au doigt.
- Pas question que tu rentres tout seul, ça pourrait s’aggraver, je repars avec toi ! ».

Notre père ne revenant que dans la soirée, nous passons une bonne partie de la journée, anxieux et recroquevillés, près d’une fenêtre de la salle à manger. Nous redoutons sa réaction et la décision qu’il va prendre en nous voyant.

En fin d’après midi nous sommes moralement épuisés, alors nous décidons de nous allonger pour faire une sieste. Pat n’a plus très mal au doigt. On choisit de s’allonger sur le lit gigogne du haut, comme ça notre père aura plus de mal et mettra plus de temps pour nous attraper.
En plein sommeil, nous sommes réveillés brutalement par un hurlement de sauvage. Notre père vient d’entrer dans la chambre, au bord de la « crise cardiaque ». Il n’est pas tout seul, sa copine est avec lui… ça commence bien ! On se fait enguirlander, puis, après un rapide dîner, on est prié d’aller se coucher sans plus d’explications… elles seront pour le lendemain matin… et quelles explications !!
Pour notre père la nuit lui porte conseil, mais toujours pour aller au pire. Sa nature démoniaque et sadique le pousse le plus souvent à l’extrême. Son amie est partie de bonne heure, alors il fait lever Patric, l’entraîne dans la cuisine, le couche sur ses genoux, lui baisse le pantalon de pyjama et le cingle d’une fessée longue et douloureuse.
Puis c’est mon tour, je subis le même traitement. Evidemment il a pensé à tout dans « ses explications », il est fou mais pas con. On n’aura certainement pas trop longtemps de séquelles, (physiques bien sûr), de cette colérique, (mais aussi perverse), démonstration. Nous pleurons et nous sommes tout retournés mon frère et moi. Je déteste cet être odieux et incurable, qui ne s’est même pas posé de questions sur les craintes que Patric attrape une infection au doigt.
Le lendemain nous réintégrons nos pensions. Le soir dans mon lit je pleure longtemps en suçant mon pouce avant de m’endormir.
Il me semble évident que je ne parlerai pas à mon père de cette nouvelle peur qui m’oppresse, depuis quelque temps, quand je suis seule, isolée des autres. Je ne comprends pas ce qui m’arrive. Dans ma tête j’entends un bruit sourd et, devant mes yeux, je vois un fil blanc horizontal, lumineux et vibrant, se raidir et occuper toute la surface de mon angle de vue. Ce fil blanc est menaçant, il me veut du mal, et, lorsqu’il est là je suis totalement déconnectée de la réalité. Puis il disparaît et je retrouve ma lucidité, mais je reste inquiète ne comprenant pas ce que cela signifie. Je n’en parle à personne, même pas à Patric, comme d’habitude je garde ça pour moi.



Le lapin au sang

A Pâques, on est allés quelques jours chez Mémère ; on s’est fait chouchouté. J’ai essayé de lui parler de sa fille, dont la photo se trouve dans un cadre accrochée au mur, mais devant sa réticence je n’ai pas insisté. Elle est très secrète et ne s’épanche pas sur ses souvenirs. Moi, dans mes souvenirs, je garderai sûrement la façon qu’elle a de savoir nous faire passer un moment agréable à table avec presque rien. J’adore lorsqu’elle nous prépare des œufs coque avec de grandes mouillettes beurrées, à tremper dans le jaune d’œuf.
Pourtant, je suis restée sous le choc le jour où Mémère tua un de nos lapins sous mes yeux. La pauvre bête fut pendue par les pattes, et, cette sauvage lui arracha un œil, alors qu’il était encore vivant, afin de récupérer son sang. Je me mis à hurler et à pleurer en la traitant de méchante! Bien que ma grand-mère m’expliqua que la sauce, dans laquelle j’adorais imbiber mon pain, venait de la façon dont elle préparait l’animal, je ne voulus rien savoir :
« Il faut pas tuer et manger nos lapins ! Tu dois les acheter sur le marché, car ils sont déjà morts ! »
Ma bonne grand-mère, voyant ma peine, acquiesça d’un signe de tête. A partir de ce jour, il en fut ainsi… naturellement !