La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
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          La Tortue


Pendant les évènements de mai 68 Jean-Louis, qui venait de terminer ses classes, fut affecté au 76ème Bataillon d’Infanterie de Vincennes. Il se trouva consigné lors de la révolte étudiante pour monter la garde à l’Ecole Militaire de Paris, et, pour les grèves ouvrières où il fut de corvée de poubelles. Moi, étant de l’équipe de jour, je fus de corvée de marche à pied, le matin de très bonne heure, pour être à l’hôpital Hérold à 6h30. J’étais déjà épuisée avant ma journée de travail.
Je peux dire que nous n’étions pas en totale osmose avec tous ces frondeurs, notre situation ne s’y prêtant pas tout à fait, et puis, venant de faire notre propre révolution familiale, nous n’étions pas aptes à faire une révolte sociale. Nous avons tout de même profité…je dois le reconnaître, des bienfaits obtenus par ces revendications.
Ayant réussi «la méthode menace» avec mon géniteur, afin de ne plus vivre aucune situation équivoque avec lui, mais subissant la crise du logement, nous avons habité avant et après notre mariage, (le 29 juillet 68), tantôt chez mon père, tantôt chez les parents de Jean-Louis et tantôt à l’hôtel, sans que ça n’aille pour autant. Notre propre nid, un petit studio en location à Aubervilliers, nous ne l’avons eu qu’en octobre 69. Ce fut vraiment une libération.
En avril 70 j’obtins mon CAP d’aide-soignante, ce qui me permit d’acquérir un peu plus d’assurance en moi, d’être moins complexée. Mon frère, lui, était retourné dans la restauration, comme serveur, où il gagnait bien sa vie.
En 1971 j’ai eu un comportement étrange, qui aurait pu se révéler dramatique, mais qui, au contraire, m’a aidé à me construire un peu plus. J’étais seule dans notre petit studio, je ne parvenais pas à faire la sieste, quand m’apparut cet infernal fil blanc qui ne m’avait jamais vraiment quitté ; seulement voilà ! Je ne l’avais jamais ressenti aussi fort, aussi dangereux, aussi manipulateur. J’étais terrorisée, il fallait que je lui échappe. Ma seule issue, pour ne plus être seule avec lui : ouvrir la porte fenêtre, atteindre le balcon et me jeter par la fenêtre.
Non ! Je décidai de résister, pensant avec justesse que je pouvais atteindre la porte pour sortir de cet enfer. Cette attitude me sauva la vie. Je fus dehors en moins de deux, allant au devant de Jean-Louis qui rentrait de son travail. Toute tremblante, je ne pouvais faire autrement que de lui parler de ce monstre ! Il me rassura. Il semblait fier de moi. J’avais eu un réflexe positif :
« J’admire ta réaction d’auto-défense, me dit-il. »
Je ne revis jamais le fil blanc.

Pauvre Jeannine. Elle s’était remariée et avait donné une petite sœur à Nanou. Pauvre Nanou et pauvre petite sœur.
Au début des années 70, mon père était venu à Aubervilliers pour m’apprendre une lugubre et tragique nouvelle :
« Jeannine a été assassinée par son mari, après qu’ils aient eu une vive dispute. Il serait devenu très violent avec elle et, il l’aurait étranglée. Je suis convoqué devant le tribunal comme témoin. Mais témoin de quoi ?! Enfin, je vais y aller, malgré que je sois fragile du cœur. »
Plus tard, il vint me chercher pour que nous rendions visite à Nanou. Elle se trouvait, avec sa petite sœur, chez des parents nourriciers qui souhaitaient l’adopter. Malgré cette attention à son égard, j’avais de la peine pour elle.
En 1972, nous avons quitté le studio pour emménager dans un beau trois pièces à Drancy, car j’étais enceinte de notre fils Sylvain. Une grossesse désirée qui se passa bien, quoique je ressente une grande fatigue juste avant mon congé de maternité que j’attendais avec impatience. Lors d’une visite prénatale, j’ai demandé à l’obstétricien de l’hôpital Lariboisière un arrêt de travail avant la date légale :
« Je n’arrête pas les femmes fatiguées, mais les femmes malades. »
Il me fallu un temps de réaction avant de me rendre chez le médecin généraliste pour obtenir gain de cause. J’accouchai prématurément au bout de huit mois de grossesse.
Si mon bébé, à sa naissance, était un peu vomisseur, il s’en remit très vite.
Il en fut tout autrement pour moi. Une perte de sels minéraux, la fatigue nerveuse et, la très grande anxiété que j’éprouvais à l’idée de reprendre un travail, qui n’était pas une vocation, me faisait ressentir un malaise difficilement supportable. J’appréhendais aussi de « trimbaler » mon bébé dans les transports en commun, dès l’aube, pour le confier à la crèche de l’hôpital pendant mes heures de travail. Quelques semaines après la reprise de mon activité professionnelle, je dus recevoir un traitement pour les nerfs, comme support, afin de dissimuler mes angoisses, mais… il fallait que le masque, que je portais depuis longtemps, tombe. Il fallait que dans ma vie sociale j’arrête de faire semblant. Même si au pire j’avais dû faire avec, faute de n’avoir eu aucune autre solution, tout cela était terminé. Un facteur déclenchant allait m’obliger à faire face à cette névrose qui, à la manière d’un gros furoncle, ne demandait qu’à percer.
Je n’avais pas le remède pour maîtriser ce nouvel handicape qui me découvrait un peu plus aux regards des autres.

J’éprouvais une incontournable culpabilité à l’égard de tous ces enfants malades, pour lesquels j’aurais dû m’émouvoir davantage, face à leur maladie, mais je n’avais pas eu cette motivation envers eux. Il m’arrivait même d’envier des collègues proches de la retraite, car je ressentais un épuisement physique autant que moral.
Ma fierté en avait pris un sacré coup, le jour où j’avais extériorisé mon mal être poussé par ce fatras ingéré et contenu depuis tant d’années. Une hyperémotivité provoquée par un état dépressif entraîna, chez moi, le début d’un cercle vicieux. J’étais devenue totalement impressionnable. Le moindre facteur, qui m’exposait un peu trop dans ma vie professionnelle, engendrait chez moi d’intenses battements de cœur, qui, eux, engendraient des tremblements de tous mes membres ; mais, c’est surtout mes mains et mes avant-bras qui tremblaient le plus. J’étais totalement détruite de l’intérieur, pourtant c’est de l’extérieur que se manifestait mon malaise sans que je puisse gérer cette situation.
Quand on est bien considéré, le pire, c’est de perdre l’estime des autres ; ces autres qui vous juge en fonction de ce qu’ils voient : une personne « apparemment normale » qui devient soudain quelqu’un ne correspondant plus aux normes.
Je payais le prix de mon long, de mon très long silence.

C’est un traitement plus approprié qu’il me fallait prendre, pour contenir cette hyperexcitabilité nerveuse, afin de pouvoir continuer mon travail. Cette peur d’autrui, apte à « me prendre en faute », face à mon étrange comportement, me torturait l’esprit et déclenchait chez moi une anxiété pathologique qui elle, déclenchait mes tremblements.
La peur d’avoir peur me faisait perdre pied et m’entraînait un peu plus, vers le fond, dans une spirale infernale.
Je fus mise en contact avec une psychiatre.
J’appréciais beaucoup cette femme qui ne semblait pas, du tout, me prendre pour une extra- terrestre.
Si je lui parlai de mon enfance tourmentée, je n’osai pas, cependant, lui dévoiler la dépravation du père Betton ; le reste de son néfaste comportement suffisait, me paraissait-il, à me donner cette tendance névrotique.
Un traitement plus approprié me permit de tenir le coup pendant mes heures de travail. À la maison, étant dans mon petit cocon, j’allais bien.

Quelques mois après la naissance de Sylvain nous avions obtenu le logement H.L.M. pour lequel on avait fait une demande : un trois pièces, dans une petite tour récemment construite, à l’Ile Saint-Denis, avec un loyer beaucoup plus modéré que le précédent appartement.
Si mon traitement me donnait la capacité de pouvoir continuer à travailler et si ce beau cadre de vie aurait dû alléger mon anxiété, et bien, je restais le plus souvent mélancolique, même chez moi. Dans mon couple ça battait de l’aile.
C’est seulement au début de l’été 1975, qu’un regain amoureux vint revigorer un lien en perte de vitesse. C’est à cette époque que mon mari et moi avons eu, de nouveau, des regards amoureux l’un pour l’autre et, l’envie d’avoir un deuxième enfant.
A l’hôpital Hérold j’avais appris par une collègue avec laquelle je m’entendais bien et à qui je m’étais un peu confié que, travaillant en salle, ayant un premier enfant et en voulant un deuxième, j’avais la possibilité de travailler à mi-temps. Je ne voulais pas me retrouver dans le même cas de figure que pour ma première grossesse, alors, je décidai de me rendre au centre administratif de l’Assistance Publique à Paris, pour faire ma demande :
« Mais madame, me répondit-on, vous êtes aide-soignante ; le mi-temps est réservé aux infirmières. »
Une épreuve supplémentaire, comment allais-je faire ?
Un échec de plus. Je ne me sentais pas bien.
Je décidai de réagir et de passer mon permis de conduire. Avec deux salaires, il restait possible d’obtenir un prêt pour acheter une voiture. Pas question de retrimbaler un tout petit, trop tôt le matin, dans les transports en commun ! Pas question non plus, de recraquer à la reprise du boulot !
Avant d’être enceinte, j’avais eu une petite hémorragie. Inquiète, j’avais consulté, fin juillet, une gynécologue dans un cabinet privé. Elle me fit cette curieuse remarque :
« Je pars en vacances au mois d’août, vous n’êtes pas à un mois près, revenez me voir en septembre. »
Je pris rendez-vous à la maternité de Port Royal où je fus mieux accueillie.
Ma grossesse se passa bien. Je n’attendis pas d’avoir une extrême fatigue pour arrêter mon travail avant mon congé de maternité.
J’ai porté mon bébé pendant huit mois et demi, donc presqu’à terme.
Laurent est venu au monde…Laurent ? Au fait…pour mon deuxième enfant, je voulais une fille ! Mais…dès que je l’ai vu, il m’a fait un clin d’œil et il m’a embobiné…le charmeur.

Trois mois après mon accouchement, mes tremblements reprirent. Ma deuxième grossesse m’avait-elle, elle aussi, puisé mes sels minéraux ? Avec le Papa de mes enfants, on décida que je prenne un congé en disponibilité pour une année, (renouvelable deux fois). Si ce fut dur pour nous, sur le plan matériel, on y gagna tous les quatre au niveau de la qualité de notre vie de famille. J’étais entièrement disponible pour mes enfants, et, c’est avec beaucoup de gourmandise que je répondais à leurs demandes. Je restais tout de même vigilante à l’extérieur de chez moi quant à mes phobies, particulièrement lorsque je conduisais Sylvain à l’école. Je gardais un mauvais souvenir de ma scolarité et, je faisais un transfert sur mon fils. Il fallait bien pourtant qu’il aille à l’école. Encore une fois c’est à l’aide de comprimés que je parvenais à apaiser mon anxiété et, donc, à m’accommoder de cette tâche. C’est toujours en couple que nous faisions nos courses, mais un matin je me hasardai, seule, dans le marché couvert en bas de mon immeuble. Au bout de quelques minutes, une peur panique s’empara de tout mon être. Ce n’était plus seulement mes membres, mais ma tête et tout mon corps qui tremblaient. J’eus grande peine à rentrer chez moi et un telle honte vis-à-vis des gens, que je me promis de ne plus jamais y retourner. Mon agoraphobie sociale, (tous ces gens que je prenais pour des géants), semblait faire corps avec une certaine claustrophobie provoquée par ce marché couvert, où je me sentais à l’étroit, manquant d’oxygène. Arrivée à la maison, je m’observai devant une glace. Mes arcades sourcilières et mes lèvres étaient violacées.
Mon médecin généraliste m’envoya consulter un neuropsychiatre qui lui, m’orienta vers un psychiatre ; il me proposa d’entreprendre une psychothérapie.
A la maison ça n’arrangea pas notre budget car je venais de prolonger ma mise en disponibilité d’une année de plus.
Puisqu’il s’agissait là d’une thérapie où ma guérison prendrait source par mes prises de conscience, je décidai d’essayer de lui parler de mon infortune liée à mon père concernant son vice sexuel.
A cause de cette culpabilité qui me rongeait de ne pas être parvenue à «avouer» ce lien pervers que j’avais eu avec mon géniteur, je gardais un blocage envers le médecin.
Puis, un jour :
« Je vais vous dire quelque chose qui est certainement très rare. »
Et d’une phrase rapide, je lui confessais l’inavouable.
Le psychiatre impassible :
« C’est beaucoup plus fréquent qu’on ne le croit. »

Même avec mon permis de conduire je décidai de prendre ma dernière année de disponibilité. Je me sentais bien chez moi et, j’imaginais difficilement que je puisse reprendre mon activité à l’hôpital Hérold. (Au bout de trois ans de disponibilité, je démissionnais de l’A.P.)
Je continuais ma psychothérapie, soulagée que ce médecin soit au courant de mon infortune et, aussi, que je ne sois pas un cas isolé… hic…A l’époque, dans le langage populaire, il y avait des mots que l’on ne prononçait pas encore, comme « Pédophilie ». Dans mon cas, on parlait d’inceste. Ce qui minimisait la gravité de la situation chez un parent dépravé qui n’avait, pourtant, pas plus d’excuses qu’un autre pervers agressant des enfants.

Ceux qui minimisent ce qu’ils appellent l’inceste ne doivent pas perdre de vue, qu’un petit enfant qui n’a pas une morphologie apte à subir de telles violences physiques, (pénétration), se trouve dans une posture semblable à un adulte écartelé ou supplicié sur une grande roue.

Le vice de mon père, je ne l’avais jamais avoué à mon mari. Ce qui me donnait la sensation, par ce secret, d’avoir un lien avec mon docteur. Il en résulta qu’au bout de quelques semaines, je bousculai mon analyse en ayant pour lui des sentiments amoureux. Lorsque je lui en parlai, il ne fut pas plus étonné que ça :
« Ce n’est pas rare, chez un patient, de faire un transfert sur son médecin.»
Décidemment…pour lui, tout existait.
Quelques temps plus tard j’interrompis ma psychanalyse faute d’y trouver des réponses plus concrètes à mes interrogations, et, faute de moyens financiers.
En 1977 je pris un rendez-vous à la consultation d’une psychiatre, dans un centre médico-social. Avec elle, je ne fis pas une thérapie sur la technique de l’analyse freudienne qui attend, du patient, un quelque chose que je n’aurais pas su aller chercher. J’avais besoin qu’un dialogue s’instaure entre cette doctoresse et moi, avec une présence humaine plus chaleureuse et un soutien médicinal; même si au fil du temps les prises de conscience étaient le mot clé pour une guérison, ou, pour une névrose en perte de vitesse :
Pourquoi cette peur dans telle situation, ou tant d’anxiété pour tel événement ? Oui pourquoi, à l’âge adulte, continuer de voir les autres comme si j’étais encore une petite fille qui se doit de se justifier devant eux ? Au fil de ces nombreux mois, j’avais dû acquérir un certain discernement dans mon esprit malade et tourmenté, pour enfin trouver le chemin de la maturité, aidée par ma doctoresse.

Avec ma psy, je parlais absolument de tout, je ne lui cachais rien. Ça ne me dérangeait pas si, quelquefois, nos opinions divergeaient. Quand nous avons déménagé en 1979 pour aller habiter dans la Brie, j’ai continué mon parcours psychologique auprès de cette femme médecin avec laquelle je m’entendais bien.
Depuis que nous habitions la campagne, je n’avais pas revu mon père. Nous recevions fréquemment du courrier, car il avait quitté son logement de la rue Chénier pour habiter en province. N’importe quelle province, puisqu’il avait toujours la bougeotte. Il logeait souvent chez l’habitant. Mais en 1980 ce n’est pas par lui que j’eus de ses nouvelles.
De fâcheuses, de très fâcheuses nouvelles. Ce gibier de potence, avait fait subir des attouchements à une fillette de dix ans.
C’est une colère frénétique qui s’empara de mon esprit. S’il s’était trouvé à côté de moi, j’aurais pu le tuer. Je lui écrivis une lettre de rupture en l’assaillant, par les mots, de tout mon mépris.
(Il mourut, dans la solitude, d’un problème cardiaque en 1982).

En 1981, un drame me perturba jusqu’au plus profond de moi-même. Il fut d’une violence inouïe. Ma mère, chez qui on allait régulièrement déjeuner, cette mère que j’avais découverte dans ma vie d’adulte, mourut brutalement d’un cancer foudroyant au pancréas.
Une de mes amies, au courant de presque toutes les maltraitances que j’avais eu dans mon enfance, ne comprenait pas pourquoi elle me trouvait maintes fois en train de pleurer :
« Ecoute Régine, je suis étonnée. Moi, si ma mère m’avait fait la moitié de ce que la tienne t’a fait, je ne la pleurerais pas.»
J’essayais de me raisonner en pensant à ce qu’elle m’avait dit, sans trouver de réponse. Je descendais la pente.
J’avais hâte de voir ma doctoresse pour lui parler de ce que m’avait dit mon amie, puisque je pleurais toujours avec aussi peu de retenue.
Je n’avais pas une claire conscience de ma détresse, ma psy dut venir au devant de moi, car elle avait cette faculté de comprendre d’où provenait ma souffrance :
« Ecoutez, vous allez expliquer à votre amie : si elle perdait sa mère, aussi bonne mère soit-elle, elle l’a pleurerait moins, que vous vous pleurer la vôtre. Je vais vous expliquer : si vous pleurez votre mère autant, c’est parce que vous, vous l’avez perdue deux fois. »
J’avais enfin compris. Cela fit « tilt » dans ma tête pour trouver la fin de l’énigme :
« Et en plus, elle est partie deux fois sans prévenir !! »
Je pouvais commencer mon deuil.

En 1982, c’est Patric qui fit les démarches concernant la dépouille du Père Betton. Sa dernière volonté était de faire don de son corps à la recherche médicale. Cela fut refusé à la faculté de médecine pour cause de début de putréfaction. Sans quoi, il désirait être incinéré. Mon frère s’occupa de la crémation, sachant que je ne souhaitais pas en entendre parler. J’avais récemment expliqué à Jean-Louis « tout » des vices de cette vieille canaille, et, pourquoi j’avais rompu avec lui. Patric et Monique, qui avaient obtenu un logement H.L.M. en région parisienne, à la naissance de Sylvie, ne regrettèrent pas, quelques années plus tard, leur changement de vie lorsqu’ils partirent vivre à la montagne.
Pour moi, si j’ai grandi et fait la part des choses dans certains cas de figure : l’agoraphobie sociale, les géants, l’école etc., et bien, pour ce que l’on appelle l’agoraphobie des grands espaces, ces changements de lieux que la vie peut m’imposer, là, je reste très angoissée.
Au début des années 80, j’avais lu plusieurs livres de psychologie afin de mieux cerner les pathologies névrotiques, et j’avais lu, aussi, des autobiographies de personnes concernées par ces maladies ; ce qui m’a énormément aidée pour mieux me comprendre et ainsi mieux m’accepter. Ma psy m’avait dit un jour :
« Ce qu’il y a de bien avec vous, c’est que vous êtes consciente de vos problèmes. »
C’est vrai que depuis ces dernières années j’avais beaucoup appris. Avant la fin des années 80, je souhaitais reprendre une activité. Comme j’aimais faire de la couture, j’ai pensé qu’il fallait que je me perfectionne en suivant une formation professionnelle pour adulte. C’est dommage qu’il m’ait été, seulement, proposé une formation d’opératrice tous tissus ; un métier difficile, à la chaîne, sur des machines, où la rentabilité industrielle s’était installée. A la visite médicale, la toubib que j’avais informée en toute simplicité de mon état spasmophile, me laissa comme deux ronds de flan :
« Vous ne pouvez pas faire ce métier, vous n’en êtes pas capable ! »
Comme pour se justifier de ses propos, mais étant énervée d’avoir à le faire, sans me regarder en face et adoptant un air grimaçant, elle enfonça un peu plus le clou :
« De toute façon, les gens comme vous on les ramasse en brancard !! » J’avais de la haine et du mépris pour cette bonne femme qui me rabaissait plus bas que terre.
Quand j’avais appris tout ça à ma doctoresse, elle fut indignée :
« Mais ce n’est pas possible un comportement comme ça ! C’est quoi ? Une sorte de médecin nazi !? »

Tout au long de ces années moralement douloureuses, je n’ai pas été à l’abri de nombreux symptômes de maladies plus ou moins difficiles à diagnostiquer. Si à l’adolescence puis étant jeune femme j’ai, par intermittence, souffert de problèmes génito-urinaires, ils furent trop pris à la légère par le corps médical :
« Vous êtes une hypernerveuse, me disait-on, apprenez donc à vous détendre. »
Dans un premier temps ce n’est pas de cette façon que je suis allée mieux.
Plus tard, peu de temps avant que je sois enceinte, un médecin m’avait dit:
« C’est certainement hormonal ce que vous avez ; ça passera sûrement quand vous aurez eu des enfants. »
C’est exactement ce qui arriva. Au quatrième mois de ma première grossesse, mes ennuis disparurent pour ne réapparaître que quelques semaines après mon accouchement, accompagnés, hélas…de ma tremblote. Lors de ma deuxième grossesse, ce fut à l’identique pour mes ennuis génito-urinaires qui s’évanouirent lorsque je fus enceinte de quatre mois, mais…cette fois ci, pour ne plus revenir.
En contrepartie, mes tremblements, eux, avaient décuplés.

A la fin des années 80, des douleurs lancinantes me vinrent dans le bas ventre. J’avais consulté plusieurs spécialistes sans que les symptômes ne définissent la cause de mes douleurs. Je souffrais, recroquevillée sur mon lit, en position fœtale, tout en me crispant. Il aura fallu de nombreux mois avant que l’on découvre l’origine de mes douleurs : une endométriose, (maladie de la muqueuse qui tapisse l’utérus).
Après un long traitement médicamenteux sans résultat, je dus être opérée d’une hystérectomie (ablation de l’utérus).
Mais, comme je suis trop têtue pour que les choses s’arrangent d’elles même, je n’allais toujours pas bien! Je dois dire, malgré tout, que mon pauvre cerveau avait eu largement le temps, de se donner la peine, d’enregistrer ma douleur physique afin que je la garde en mémoire.
Je restais donc avec cette douleur, au grand dam de mon chirurgien, qui s’arrachait les cheveux. Jusqu’au jour où…à la télévision, je vis un reportage concernant un hôpital dont l’un de ses services traitait la douleur. Si j’avais déjà fréquenté un centre antidouleur, et cela sans résultat, c’était avant mon opération. Je pris donc un rendez-vous dans cet hôpital qui, il me semblait, pouvait avoir la méthode qui me corresponde. Et ce fut pour le meilleur.

Pour mon premier rendez-vous, la consultation eu lieu avec le chef de service. Ce médecin me dirigea vers une doctoresse spécialisée pour une thérapie me correspondant. Avec elle, je me suis tout de suite sentie en confiance. C’était inévitable, elle me faisait penser à ma précédente doctoresse. Si elles avaient chacune une branche médicale différente, c’était les branches d’un même arbre, leurs solidités étaient identiques. Ces deux femmes avaient la même passion de leur métier leur apportant le même potentiel d’énergie, avec une grande réceptivité envers leurs patients.

Avec elle, j’ai appris à contrôler ma douleur et à la faire, presque, disparaître. Au fil des séances, je réussis à bien maîtriser cette pratique de la respiration et de la relaxation. Ce fut un long travail.
Je pris conscience que le cerveau humain avait cette capacité d’aider le corps à se gérer, mais, en y intégrant une certaine discipline.
Si parfois je souffrais, malgré tout ce que j’avais acquis, cela tenait à des passages difficiles s’immisçant dans ma vie. Mais je remontais au front. Ce qui faisait dire à ma doctoresse :
« Vous avez cette faculté de rebondir. »
A l’heure actuelle je continue, le plus possible, de rebondir dès que des éléments extérieurs négatifs obstruent mon cheminement.
Même si mes projets personnels, (mes bébés, comme on dit), n’ont pas encore abouti, je reste confiante. Ah, à propos des bébés ! J’en ai vu naître deux…mes petits enfants.
J’ai retrouvé ce plaisir d’aimer les jours de grand soleil, alors qu’avec mon agoraphobie, ne pouvant plus m’exposer, je préférais le mauvais temps qui me permettait de me dissimuler sous d’amples vêtements.
Maintenant, j’accepte que ma spasmophilie m’ait laissé quelques petits symptômes, (spasmes musculaires des membres supérieurs et des paupières).
Si dans ma vie d’adulte j’ai fait quelques mauvais choix, ou que je me suis desservie en ratant deux ou trois trains, c’est parce qu’il m’a fallu attendre l’âge très mature pour réussir à faire de bons discernements.
Cette lente évolution de ma destinée je la dois, en partie, à ma forme d’intelligence secondaire qui m’apporte un raisonnement lent mais profitable, car plus profond.
Une forme d’intelligence « tortue »…Quoi !