La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
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          «Les Amandiers »


Une belle âme

Le voyage c’est bien passé et le beau temps est toujours au rendez-vous. Mon père se sent rassuré pour moi de me savoir encadrée, ici, dans cette maison de repos médicalisée. Il est extrêmement rassuré pour lui aussi ; d’abord que je sois prise en charge et, qu’ensuite, il le soit très bientôt lui-même. C’est avec beaucoup de hâte qu’il reprend la route, ce qui me satisfait pleinement.
Dans cet établissement, il n’y a pas d’enfants en bas âge mais des filles et des garçons ayant, sur l’hygiène, une autonomie acquise. Sont accueillis aussi certains enfants qui ont un handicape physique. J’aperçois une fillette dans un fauteuil roulant.
Au deuxième étage résident les garçons. Nous, les filles, sommes au premier étage. Deux grandes pièces composent notre dortoir, avec un accès permettant de se rendre de l’une à l’autre pièce. Juste à côté, se trouvent les sanitaires. Il y a une grande salle à manger avec des tables rondes de cinq places. Les petites pensionnaires disposent également d’une salle de loisirs servant, pendant les heures de cours, de pièce studieuse.
C’est la même personne, une jeune femme extrêmement gentille, qui s’occupe de toute cette ribambelle de filles pour les tâches journalières concernant loisirs et heures studieuses.
Je suis arrivée il y a quelques jours et j’apprécie cet environnement, surtout avec cette dame aimable et attentionnée. C’est sans trop de complexes que je lui parle de moi, mais pas sur le fond, non…juste sur le devant de la scène. Comme j’ai seize ans et que je suis entrée dans le monde du travail, elle respecte ce qui me différencie des autres. Elle comprend que je n’ai pas l’intention de retomber dans le circuit scolaire, alors, elle m’invite juste à intégrer la salle de cours pour me faire découvrir de nouvelles lectures. En dehors des cours, elle m’apprend à tricoter et à réaliser un pull. Sachant que je suis croyante (cependant sans intermédiaires, tout en accordant beaucoup d’intérêt aux lieux de culte) elle me propose que je lise la Bible. Je suis fascinée par l’Ancien Testament, que je dévore, ce qui me pousse à lui demander la suite.
Elle me sourit :
« La suite de l’Ancien Testament ? Le Nouveau Testament, je ne l’ai pas en ma possession. »



Comme ma petite sœur

J’ai sympathisé avec Pauline, une fille de quatorze ans et demi. Elle a la morphologie d’une fille de dix sept ans et presque une demie tête de plus que moi. Même pour son âge mental elle est en avance. Ce qui nous a rapprochées, elle et moi : le dessin. Elle est hyper douée et j’avoue, un peu à contre cœur, qu’elle a vraiment un coup de crayon meilleur que le mien. Il lui faut au moins tout son talent pour réaliser son souhait : faire les beaux-arts.
En dehors de cette inclination commune, nous n’en n’avons pas d’autres, notre mode de penser est différent.
Ma bonne copine est arrivée aux Amandiers hier matin. Elle dispose du lit qui se trouve juste en face du mien car il restait inoccupé. Son prénom : Joëlle. C’est une gamine de treize ans, menue, avec une physionomie très expressive et un caractère expansif. Spontanée, elle est totalement authentique. Plus mignonne…y a pas !
Joëlle est un vrai clown, si aucun adulte ne passe près du dortoir lorsque nous y sommes, elle saute sur son lit à pieds joints et fait mille pitreries. Je ris beaucoup avec elle. Je crois que je n’ai jamais été autant en symbiose avec une autre fille, je n’imagine même pas que nous puissions être envieuses l’une de l’autre. Quel dommage que nous n’ayons pas de lien de parenté car, entre nous c’est un sentiment de fraternité qui est né.



Arnaud

Aujourd’hui, les heures studieuses ont été consacrées au tiers-monde ; l’ensemble de ces pays pauvres car peu développés économiquement. Après les cours, Pauline et moi avons accepté de dessiner, ensemble, sur une très grande feuille à dessin, la carte de l’Afrique.
Une fois le travail terminé nous avons eu le plaisir de l’accrocher au mur.
Nous allons quelquefois en promenade où nous croisons les garçons des Amandiers, mais l’endroit où filles et garçons font vraiment connaissance c’est sur les grands balcons du premier et deuxième étage. On se penche en avant pour se faire la conversation, ce qui est amusant. C’est comme ça que Pauline m’a présenté Arnaud, un garçon indochinois de son âge, qui semble aussi doué qu’elle pour le dessin. Il m’a montré son travail et j’ai fais pâle figure quand il a souhaité voir le mien.
Fréquemment nous nous retrouvons, filles et garçons, sur les deux balcons de notre grand bâtiment afin d’échanger nos idées, ou, pour le simple plaisir de se voir et de prendre des nouvelles.
Arnaud est un charmeur qui semble avoir autant de connivence avec Pauline qu’avec moi.
Un matin, alors que Joëlle et moi sommes en pleine conversation, Pauline arrive vers moi toute excitée :
« Régine, viens voir ! Chut…écoute, Arnaud m’a écrit une lettre qu’il m’a passée par le balcon. Tu peux la lire, il dit un mot pour toi, mais il faut que tu sois prudente, va dans les toilettes. »
Mais ma parole, c’est une vraie lettre d’amour qu’il lui écrit ! Il est poète, en plus :
« Tes yeux, Pauline, sont comme deux étoiles qui brillent et qui se reflètent dans l’eau d’un ruisseau. »
Mais que dit-il sur moi ? Quoi…la gentille Régine ! Et elle ose me faire lire sa lettre ! Si elle s’imagine me rendre jalouse…juste un peu humiliée, c’est tout.
Je n’ai rien exprimé de mes émotions à cette peste, même si mon attitude démontre mon désaccord sur les goûts d’Arnaud en ne me rendant plus sur le balcon. Eux continuent de se voir ; Pauline s’y rendant accompagnée de sa bonne copine.

Une nuit, je me réveille en sursaut. Le terme exact serait plutôt de dire que quelqu’un me secoue pour me réveiller :
« Régine…réveille toi c’est Arnaud, je viens parler avec toi. Il faut que l’on fasse le moins de bruit possible car j’enfreins le règlement. »
Sans blague ! Mais que fait-il ici celui la, n’aurait-il pas plutôt dû rendre visite à sa dulcinée qui se trouve dans le deuxième dortoir ? Sa copine à elle est ma voisine de lit, et, elle vient de se réveiller aussi :
« Mais, dis donc…pourquoi ne t’es tu pas rendu auprès de Pauline ?
- Elle dort, je n’ai pas voulu la réveiller.
- Et moi, tu penses que je faisais quoi ? »
A quel jeu joue t-il ce garçon ? Rien ne me semble plausible dans son comportement. Il est là et je l’écoute me raconter sa vie présente et…future. Il voit loin. Il s’imagine déjà à l’âge adulte avec femme et enfants. Tiens…c’est curieux ? Il ne donne pas une grande place et suffisamment de temps libre à sa future pour qu’elle puisse réaliser un rêve personnel. En tout cas, la copine de Pauline, qui n’a rien raté des confidences que m’a fait Arnaud, va pouvoir lui rapporter tout ça très clairement.
Les jours suivants, le bruit court dans les couloirs qu’un certain Arnaud a été renvoyé des Amandiers, sans plus d’explications. Je n’aurais jamais le fin mot de l’histoire, mais j’ai de la peine pour lui.

Une vraie douleur m’attend le jour de ma sortie, quand mon père vient me chercher à la fin de ma convalescence.
Joëlle et moi devons nous quitter alors qu’ensemble on était si bien. Elle pleure et semble inconsolable. J’essaie de la rassurer et je lui dis que nous pourrons nous écrire et même nous revoir, pourtant, à cause de mon père, je n’en crois pas un mot et cela me fend le cœur.