La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
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          Les bourgeois


Perte d’identité

Pour ce mois d’août 1966 je me retrouve placée, comme bonne à tout faire, à la campagne. Je suis au service d’un couple de bourgeois parisiens qui a loué, pour les vacances, une résidence avec jardin afin que leur fillette de quatre ans puisse profiter du grand air. Leurs obligations professionnelles n’étant jamais ponctuelles, ma fonction consiste à m’occuper de la petite pendant leur absence. Je dois faire également quelques tâches de ménage ainsi qu’aider la cuisinière, une dame d’une quarantaine d’années. Cette femme arrive de son Portugal natal, dans le but de visiter Paris à moindre coût ; elle a donc choisi de travailler au pair, comme une étudiante.
Dès mon arrivée, la patronne m’a donné les directives pour une première journée de travail puis, sans le moindre ménagement à mon égard, avec autorité et comme si cela coulait de source :
« Vous ne pouvez absolument pas vous appeler Régine, c’est le prénom de ma fille ! Vous avez bien un deuxième prénom ? »
Une fois le coup encaissé, et, sans avoir mûrement réfléchi :
« Mon deuxième prénom c’est André le surnom de mon père, je vais l’adopter pour ce mois à passer avec vous.
- Vous ne pouvez pas ! André c’est le prénom du frère de mon mari ; d’ailleurs, il est peu autonome et vit chez ma belle-mère à Paris. Pendant ce mois de détente, ils vont souvent nous rendre visite. Mais…vous avez peut être un troisième prénom, sinon…cherchez en un.
- Ben…j’en ai un troisième, mais peut être qu’il est déjà pris aussi ?!
- Lequel ?
- Christiane, le prénom de ma mère.
- Ah, ça va cette fois ! On n’a pas ça dans nos relations proches. »

J’ai tellement été saisie, que je n’ai pas songé au prénom que ma mère voulait me donner à ma naissance, « Véronica », pourtant, je me serais moins sentie dépossédée, moins dépouillée, si j’avais pensé à ce joli prénom avec lequel je pouvais garder un lien. Mais… peut être avaient-ils dans leurs relations proches quelqu’un portant aussi… ce prénom ?



En toute innocence

Mon père m’a prévenu de la mauvaise mentalité des bourgeois et, il m’a mise en garde :
« Méfie-toi ! Les bourgeoises sont prêtes à pousser leur mari dans les bras de leur bonne, afin d’éviter qu’il regarde leurs amies ! La raison de ce comportement est tout simplement due au fait que la bonne sera moins capricieuse, et, plus facile pécuniairement à contenter : petits cadeaux etc. »
J’en déduis que mon père a un bon discernement, et pour cause, il a été souvent à leur service dans le passé mais, en même temps, il veut éviter aussi que je sois sous le charme d’un de ces hommes ; ceci pouvant mettre en péril son autorité, à lui, sur ma personne. Et pourtant, que mon patron est beau ! Et aussi, que ma patronne s’en fiche ! Ce bel homme a finalement des horaires extensibles, puisqu’il lui arrive de rentrer l’après-midi ; curieusement c’est à l’heure où sa fille fait la sieste et que la cuisinière portugaise est partie en ballade. Moment de la journée où je suis dans le salon, devant la télé. Alors il m’affiche son plus beau sourire. Combien de pauvres innocentes ont craquées devant ce séducteur ? Pas moi !! Je suis totalement lucide, mentalement j’ai plus que mon âge. J’ai été prévenue du peu d’intérêt que ces gens là portent à leurs domestiques qui font partis des meubles. Chez moi ça résonne double, je suis tellement fière et beaucoup trop hautaine pour ne pas éprouver de mépris à l’égard de ce type là. Je ne lui montre pas, au contraire, je lui rends ses sourires afin qu’il reste dans l’incertitude et j’en éprouve un certain plaisir.



Conseil de prud’hommes

La cuisinière m’agace ! Elle me fait souvent des réflexions en me comparant à sa fille qui sait « si bien » confectionner des gâteaux, alors que moi, je n’ai pas encore mis la main à la pâte. Je ne souhaite pas lui expliquer que ma mère a démissionné de son rôle de mère, mais ça m’exaspère et ça me rend cette femme antipathique.
C’est la fin du mois d’août et j’en suis bien aise.
La patronne veut rendre cette location de vacances avant le dernier jour du mois, ce qui va me permettre de rentrer chez moi plus tôt.
Quoi !? Il en est tout autrement :
« Christiane ! »
Qu’elle m’énerve cette bonne femme à m’appeler comme ça !
« Christiane, nous sommes le 30 au matin, vous me devez encore deux jours, alors je vais vous déposer chez ma belle-mère qui habite, comme nous, à Paris. Elle recherche une nouvelle domestique. Pour l’instant sa chambre de bonne n’étant pas libre, vous irez dormir chez votre père ; en métro vous n’en n’avez pas pour longtemps. Je pense qu’il sera ravi de votre nouvel emploi. »
Il ne manquait plus que ça !
Cette femme et son fils cadet ne sont venus à la campagne qu’une seule fois, et pourtant, je les ai assez vus. Lui, avec son handicap mental, c’est impressionnant comme il a une drôle de tête. L’aîné, mon futur ex-patron, à sa naissance, a tout pris, il n’a rien laissé à son petit frère.
Arrivée à l’appartement, je m’aperçois que leur salle à manger à une vue directe sur la chambre de bonne. Pour le moment il n’y a personne dedans, c’est facile à voir, cette pièce n’a pas de rideaux.
Le soir je rentre rue Chénier. J’avise mon père de mes nouvelles conditions d’embauche. Il réfléchit à la suite qu’il faut donner à cette situation, car je reviens sans certificat de travail et sans bulletins de paye pour ce mois écoulé. Et puis, les heures supplémentaires ne m’ont pas été payées :
« Pour l’instant retournes-y Régine, je vais y penser. »
Tiens, il y a longtemps que je n’ai pas eu le droit de porter mon prénom.
Le lendemain ma nouvelle patronne et son fils doivent s’absenter pour la journée. Curieusement, je dois préparer un poisson à cuire au four pour l’aîné des fils, celui qui a tout pris…physiquement et mentalement…pour ne rien laisser à son cadet qui en aurait pourtant eu besoin.
A la fin du repas, mon ex-patron vient en cuisine pour me féliciter :
« Christiane, le poisson était délicieusement préparé, c’était très bon!» Le menteur ! Il veut m’appâter…comme un poisson. Malgré que je n’en aie jamais préparé, je me demande tout de même, comment j’ai pu transformer ce plat, allant au four, en miettes de poisson bouilli ?
A la fin du repas, le séducteur revient à la charge :
« Christiane, préparez nous deux cafés et venez le prendre avec moi dans le salon. Je suis seul, ensemble ce sera plus agréable.
- Non, merci monsieur, je ne bois de café qu’au petit déjeuner. »
Evidemment qu’il est seul, il aurait été plus logique qu’il vienne déjeuner chez sa mère quand elle est là !
Ce qui me dérange dans cette posture, c’est que tout ce beau monde me prenne pour une conne.

Je suis déterminée, je ne dormirai pas dans la chambre de bonne des bourges où je travaille ! Après avoir tenu tête à mon père, il a compris que c’était sans appel. Vu que je suis nourrie midi et soir, ça ne le dérange pas tellement.
Ce matin, je suis seule dans l’appartement avec le fils cadet, sa mère étant allée faire le marché. Je viens de finir le ménage des chambres. Je m’apprête à nettoyer le carrelage du couloir lorsque la porte de la salle de bain, juste au bout, s’entrouvre. Je suis sidérée. Le déréglé du cerveau, que j’ignorais en plus dépravé, m’apparaît complètement nu. Je file rapidement dans la cuisine, avec seau et balai, le temps que ce lubrique revienne à la raison, pour peu qu’il en ait, ayant comme arme de défense, justement…de l’eau javellisée et un manche…prêts à servir !
Quand la bourgeoise revient des courses, je lui rapporte l’incident. Elle feint de ne pas entendre. Le soir, rue Chénier, mon père, lui, entend très bien.
Le lendemain matin je ne vais pas travailler, nous allons à la poste. Mon père téléphone à mon ancienne patronne qui nous donne rendez vous l’après-midi. Arrivés chez elle, sa seule réaction :
« Mais ce n’est pas grave ! Cela arrive quand on vit au sein d’une famille. Si elle avait été à notre service, ici, votre fille aurait aussi bien pu me voir nue ou bien même mon mari ! »
Elle se moque ? Non ! Elle est sérieuse. Et pour le reste…blablabla.
Rien à fournir.
« Tout ça finira devant le conseil de Prud’hommes, madame, je vous le garantis ! »
Elle ne croit pas un mot de ce que lui dit mon père, et pourtant…

Au conseil de Prud’hommes :

Mes ex-patrons seront condamnés à me verser des indemnités pour manque du certificat de travail et du bulletin de paye du mois d’août, ainsi que du paiement des heures supplémentaires, mes horaires allant de sept heures du matin à vingt et une heures le soir sans interruption. Condamnés également à me verser des indemnités pour obligation de changer d’employeur et de lieu de travail, et de me trouver ainsi en présence d’un malade mental au comportement indécent.
Etant mineure, cette somme d’argent fut versée à mon père.