La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
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          M. et Mme « Joyeuxdrilles »


Marilou

Mon père me fait quitter le magasin de chaussures à la fin du mois de mai. J’y suis restée quarante trois jours.
C’est au rez-de-chaussée d’un immeuble à Paris qu’une vieille femme a agencé, dans un petit réduit, son bureau de placement ; et c’est avec son aide que mon père me trouve un nouvel emploi « nourri, logé, blanchi…ha oui… payé, aussi ! » en qualité de gens de maison, chez des bourgeois. Dans le temps, on appelait ça : bonne à tout faire. Ma fierté en prend un coup, je vais devenir boniche ! Bonne à tout faire est le qualificatif qui correspond le mieux, vu qu’en plus de l’entretien de l’appartement et des repas à préparer, je dois m’occuper de deux enfants en bas âge. Tout cela sur les épaules d’une adolescente qui n’a pas encore quinze ans, et, qui n’a aucune idée de la façon de s’y prendre pour gérer une tâche pareille ! Mais ma future patronne, qui est médecin ophtalmologiste, s’est entretenue avec mon père :
« Je dois prendre quelques jours de repos, alors, j’en profiterai pour montrer à Régine le bon déroulement de sa journée de travail. »
Venant de mon paternel rien ne m’étonne, mais tout de même, cette jeune femme est un peu inconsciente de me confier une telle charge ! Juste avant elle, le bureau de placement nous avait envoyé chez une anglaise. Le travail consistait uniquement à garder son jeune enfant. Et bien, avait-elle dit :
« Une gamine de quatorze ans et demi ne peut pas être assez vigilante pour s’occuper de mon fils toute une journée. Je regrette, mais cela me rendrait trop anxieuse. »
Pourtant, là c’est dix fois pire !
C’est à reculons que j’arrive le lundi matin dans cette famille qui habite une H.L.M à Rueil-Malmaison. J’ai pris les transports en communs et le trajet m’a semblé beaucoup trop court. Je monte les escaliers sans précipitation, je n’ai pas hâte d’y être. Bon…je suis à la porte de leur appartement, allez, maintenant je dois faire face.
C’est une jeune dame sympathique et chaleureuse qui vient m’ouvrir la porte. Elle me présente son petit garçon de trois ans qu’elle tient par la main puis, sa fille, un bébé qui n’a pas encore huit mois. La petite vient de se réveiller, elle commence à peine à marcher, et là, elle prend appui sur la barrière de son lit. Elle dort dans la chambre de ses parents, le garçon, lui, à la sienne. La troisième chambre m’est réservée et ça me noue l’estomac.
Je n’aime pas quand le soir tombe, je ne supporte toujours pas de dormir ailleurs que chez moi, rue Chénier.
(Quel paradoxe pour une adolescente qui craint son père.)
Pour moi, les nuits vont être de nouveau un enfermement, une prison. Ma seule consolation s’appelle Marilou, ce bébé, cette petite fille que j’ai prise dans mes bras et qui m’a tout de suite souri en babillant comme si on se connaissait déjà. Une complicité s’est immédiatement établit.



Monsieur Du Snob

Il y a cinq jours que je suis dans cette place lorsque mon patron, journaliste de profession, revient d’un voyage où il couvrait un déplacement du Général de Gaulle. C’est un homme froid et antipathique qui me toise du haut de sa grandeur. J’espère qu’il va briller par ses absences, celui là ! Dans cette maison je peux couper la poire en deux : la mère que j’aime bien, et la fille que j’adore. Le père que je vais avoir du mal à supporter, et, le fils qui n’est pas beaucoup plus aimable que son papa. Ce petit sauvage, à qui j’avais assemblé des éléments de son jeu de construction afin qu’il y fasse rouler ses petites voitures, sans considération pour mon travail, détruisit l’assemblage d’un grand coup de pied. Vivement que Marilou grandisse un peu, que je puisse jouer à la poupée avec elle ! Mais pour l’instant, la poupée c’est elle.
Ma patronne, qui va bientôt retravailler, me montre à cuisiner des repas simples. Je prépare déjà très bien les biberons de la petite. Ce qui me pose le plus de problèmes c’est la complexité du lave linge. Aujourd’hui samedi je ne travaille que le matin. Je vais passer l’après midi et le dimanche rue Chénier et je ne reviendrai que lundi. Au petit déjeuner on a mangé des croissants et, Monsieur « J’ai des préjugés » querelle sa femme pour qu’elle éduque mieux leurs enfants ainsi…qu’elle-même :
« Il ne faut pas tremper le croissant dans le bol, c’est dégoûtant !
- Oui, mais c’est meilleur !
- Ce ne sont pas de bonnes manières. Déjeunez proprement, et puis… Régine doit prendre ses repas à la cuisine. »
Pour moi… direction la cuisine, sans autre forme de procès.
En montant dans le bus, ce samedi après midi, le chauffeur s’adresse à moi :
« Montez, jeune fille de bonne famille ! »



En passant par l’Institut Pasteur

Mes patrons s’entendent assez peu avec mon père, aussi, au bout de onze jours à leur service, me retire t-il de chez eux. Il me place à Rennemoulin en Seine et Oise chez d’autres bourgeois, qui exercent comme profession l’élevage d’animaux de laboratoire dans une ferme expérimentale. (Le Prieuré, racheté en 1916 par l’Institut Pasteur).
Ce couple recherche une jeune fille pouvant travailler « Au pair ». Généralement cette pratique convient aux jeunes étudiantes, aux périodes de leurs vacances scolaires, où elles sont nourries logées et perçoivent une petite rémunération en échange de certains services. Ici cela consiste uniquement à s’occuper de deux petits garçons, en ayant le statut de gouvernante, hé, hé ! Dans cette maison il y a une bonne, mais elle ne fait pas tout, puisque je suis embauchée pour être la domestique des deux bambins. La patronne m’a choisi, moi, plutôt qu’une étudiante, car elle souhaite avoir une employée qui reste longtemps chez elle :
« Mes fils auront une meilleure qualité de vie avec une personne comme vous. D’ailleurs vous me faites bonne impression et vous verrez, les petits sont gentils. »
Ces paroles inattendues me déconcertent, mon père lui a-t-il fait bonne impression, lui aussi ?
C’est vrai qu’ils sont mignons les frérots, mais pour le bébé, je préférais tout de même la petite Marilou.
Pendant que le petit dernier dort, je prends mes repas dans la salle à manger avec l’aîné et ses parents. La bonne nous sert à table et je dispose d’une sonnette pour l’appeler si besoin est. Je me fais rappeler à l’ordre lorsque j’hésite à le faire.
Au premier étage, il y a une grande salle de bain avec une baignoire. C’est mon plaisir de prendre un bain le soir. Je ne connais que depuis peu ce genre de luxe. Je prends soin de ne pas oublier de fermer le verrou, car la première fois je ne l’ai pas fait et le patron est entré. Il n’avait même pas frappé, heureusement que j’étais allongée dans l’eau. Je dors dans une alcôve qui ne ferme que par un rideau, pourvu qu’il ne soit pas somnambule ! Il ne l’était pas, en plein jour, quand il m’a tutoyé et que ça semblait choquer sa femme.
Au bout de deux semaines, mon père arrive catastrophé. Il vient me rechercher, car, leur explique t-il, Régine doit se rendre auprès de sa grand-mère qui est malade, (bien sûr, c’est totalement faux), heu… c’est lui qui est malade…du cerveau.
Cette ex… patronne est gentille, elle ne lui dit pas que j’ai brûlé le stérilisateur de biberons. Bouh, c’est bouh !



Pas de mois d’août à Paris

Je vois de moins en moins Jeannine et Nanou rue Chénier. Y a-t-il de l’eau dans le gaz ? Pourtant lorsque ma belle mère est à la maison cela représente pour moi une soupape de sécurité ; autrement je dois subir les dégueulasseries de ce vieux qui me sert de père. Si je me révolte et qu’il essuie un refus, il me tord les bras et menace de me frapper. Après m’avoir agressée sexuellement, il me fiche la paix pour un moment et, moi, j’adopte l’attitude d’une adolescente qui mène une vie normale.
Mon frère a changé d’employeur. Ses nouveaux patrons possèdent deux boutiques dans le 16eme arrondissement : une crèmerie où ils sont secondés par une jeune employée, et, à une centaine de mètres de là, une cave à vin où Patric apprend le métier de caviste. Il lave des bouteilles dans l’arrière boutique. Plus tard, elles seront remplies par le vin contenu dans des fûts. A la boutique Pat sert les clients. Certains viennent avec leurs bouteilles vides qu’ils portent dans un panier en lames de fer surmonté d’une poignée entourée de bois. D’autres achètent directement du vin en bouteille (vins supérieurs, vins du Postillon, vin de table…).
Je passe une dizaine de jours rue Chénier. On rend visite à l’oncle « Tonton » et à sa femme qui louent un deux pièces dans une H.L.M., leurs trois enfants ayant quitté le nid depuis qu’ils sont jeunes adultes.
Avec ce beau soleil de juillet 64, mon père reprend sa course contre la montre (Quand il pleut, c’est pareil). Il s’est réconcilié avec les parents de la petite Marilou qui partent pour le mois d’août en vacances, dans les Alpes de haute Provence, à Digne les Bains :
« Emmenez Régine avec vous, sans avoir à lui payer son mois de vacances. Vous la connaissez bien, elle s’occupera de vos deux enfants et, vous aurez comme cela du temps libre. Pour elle, ce voyage sera plus un loisir qu’un travail ! »
S’il le dit !
Tout le monde est d’accord. Le 20 juillet je retourne chez eux à Rueil-Malmaison. Ma première réaction est de prendre Marilou dans mes bras pour l’embrasser. J’ai vraiment beaucoup d’affection pour cette petite môme et elle me le rend bien :
« Regardez comme je lui ai manqué, regardez comme elle s’exclame ! D’ailleurs, elle ne veut plus me lâcher. »
J’entends sa mère bougonner :
« Quand même… Régine… elle a des préférences. »



C’est dans l’air du temps

Mes patrons, qui possédaient une vieille 4L, profitent de leurs congés pour s’acheter une nouvelle voiture, et quelle voiture ! Une superbe berline tout confort. Il est vrai que pour faire beaucoup de kilomètres se sera plus confortable...
Début août on prend la route pour Digne les Bains, le beau temps est avec nous. Le trajet se passe agréablement, comme sur des roulettes. C’est sur une hauteur, dans un petit hameau, que se situe la location. Là, les difficultés commencent. Il n’est pas facile d’y accéder par ce chemin caillouteux qui ne laisserait même pas passer une auto venant en sens inverse, à moins de se rapprocher du vide de notre côté ; moi qui est le vertige !
Tout est propre dans cette grande, mais vieille maison. Si les repas sont simples et rapides, ma patronne m’a prévenue qu’en milieu du mois, elle allait recevoir à déjeuner un grand professeur de médecine de l’hôpital où elle travaille. Il possède cette belle résidence de vacances qui se trouve juste en face. Cet homme n’est autre que son patron, mais elle me rassure tout de suite :
« Ne t’inquiète pas Régine, c’est moi qui ferait la cuisine. Toi et les petits vous déjeunerez avant nous, et tu n’auras ensuite qu’à nous servir à table. »
Nos promenades sont régulières, et même si je ne sais pas nager, j’aime quand nous allons à la piscine. Je porte Marilou sur mon dos, là où j’ai pied, en me penchant en avant pour qu’elle ait le corps dans l’eau sans être effrayée, et, j’avance en mimant la nage ce qui la fait rire aux éclats. Le frérot préfère rester avec sa maman.
Nous passons une longue journée aux Gorges du Verdon. Là je dois dire que je m’en serais bien dispensée. Si le paysage est d’une pure beauté avec ses grands espaces, ses vallées où coule une eau turquoise bordée d’immenses falaises, et bien pour moi cette nature perd de sa grandeur, dû à la peur du vide qui m’assaille. En file indienne, sur un petit sentier étroit de randonnée, j’ouvre la marche. Je tiens le petit serré contre moi, la petite est dans les bras de sa mère et le père ferme la marche.
Mais c’est quoi ça ?!
Quelle horreur… devant moi, côté rocher, une énorme vipère très colorée avec une dominance de rouge se dresse en me faisant face. Je ne peux pas retourner en arrière, je vais passer pour une froussarde. Avec moi il y a cet enfant dont je suis responsable. Je le prends dans mes bras. Comme je n’ai pas le choix j’avance, mais lentement, très lentement jusqu’à … Tiens ? Cette affreuse bestiole est partie. Ouf !
J’en reviens entière de cette promenade, sans bons souvenirs.
Le jour J est arrivé. Le patron de ma patronne vient déjeuner à treize heures. On s’est tous levé tôt ce matin, car après le petit déjeuner, Madame s’est mise au fourneau, pendant que Monsieur est allé rendre visite au grand professeur. Moi je m’occupe des deux petiots. A midi, je déjeune avec eux tout en écoutant les recommandations de ma patronne concernant le service. On dirait qu’elle veut faire un sans faute. Je me sens plus détendue qu’elle. Il est vrai que ce n’est pas moi l’hôtesse et que je n’ai pas fait la cuisine, et puis, ce n’est pas moi qui invite mon patron.
Ohhh ! Voila le grand professeur. Il n’a pas l’air prétentieux et je le trouve plutôt sympathique.
Au cours du déjeuner, pendant que je fais le service et présente à l’invité le plat de légumes, je reste un laps de temps immobile car le professeur est captivé par le récit que lui fait son hôte sur un de ses déplacements professionnels. Mais ce dernier fait une pose avant de terminer son histoire, émoustillant davantage la curiosité de l’invité, qui, interrogatif, s’adresse à son interlocuteur :
« Et alors ?! Oui…mais, alors ?! »
Et moi, toujours à l’attendre avec mon plat de légumes, je décide de lui fredonner une réponse :
« Zorro est arrivé…é...é ».
Le professeur s’écroule de rire. Il doit penser que j’ai de l’humour.
Ce qui n’est pas le cas de mes patrons !
Je me fais littéralement enguirlander, et, au retour des vacances… ils vont tous les deux cafter l’incident à mon père, qui, lui aussi, est totalement écroulé de rire.