La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
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          Moments privilégiés

Auprès de Mémère Eugénie, mon frère et moi nous nous adaptons très bien et nous nous portons comme des charmes. Notre « Grand-mère » habite une vieille maison, place du Champ de Foire, dont un côté de la toiture et un pan de mur allant jusqu’à la façade furent bombardés pendant la guerre. Une grange accolée en partie à l’autre versant de l’habitation longe ensuite la cour, bordée sur son autre côté d’un vieux mur et d’arbustes. Un chemin étroit au fond de la cour, où poussent des orties en fleurs, aboutit sur une vieille porte en bois, celle-ci donnant accès à une ruelle conduisant à la maison de madame Hélène, une amie de Mémère. Cette dame habite tout près de la tour Saint-Paul, l’une des tours de l’abbaye de Cormery. A l’opposé, près de la maison de Mémère, une barrière délabrée s’ouvre sur la place du Champ de Foire avec une vue directe sur la salle des fêtes et sur la tour Saint-Jean. Par ses vestiges du passé, Cormery attire de nombreux visiteurs.
Dans la maison il y a trois grandes pièces attenantes, dont la première en est le « centre de vie » ; elle répond aux exigences de la journée. Près de l’entrée, un vieil évier est occupé en permanence par une bassine en tôle émaillée,qui sert aussi bien à faire sa toilette qu’à laver la vaisselle. Mémère va chercher l’eau à la pompe, dans la cour, puis chauffe l’eau dans une bouilloire sur sa cuisinière à charbon. Elle y prépare également les repas que l’on prend sur la table de la salle à manger, bien protégée par une toile cirée. Il y a un joli buffet, mais qui n’est pas du même style que celui de mes parents.
Face à la fenêtre, une machine à coudre à pédale sert pour les travaux de couture. La pièce suivante, c’est la chambre de Mémère. Elle a une belle chambre à coucher, avec un crucifix accroché au dessus de son lit et une Sainte Vierge posée sur l’une de ses tables de nuit. Dans l’autre chambre, deux grands lits en occupent toute la surface; Patric et moi n’en occupons qu’un seul.
Mémère partage son logis avec plusieurs petits compagnons : deux chiens et six chats qui dorment tous dans la maison. L’hiver, nous a t-elle dit, les chats ont le privilège de pouvoir se réchauffer sous son énorme édredon, car dans sa maison il n’y a pas de chauffage ni d’électricité… mais il y a deux belles lampes à pétrole !
Au plafond, proche des fenêtres, lorsqu’il pleut beaucoup, des fuites viennent du grenier endommagé. Mémère y pourvoit en plaçant des bassines sur le carrelage. Mais l’été est beau et chaud et, mon frère et moi on est bien, chez notre nouvelle grand-mère!



Trois mois c’est court !

Chez Mémère on est entouré d’animaux ; elle a des lapins dans la grange, enfermés dans des clapiers. Elle les nourrit avec de l’herbe cueillie dans les près de Cormery où elle en trouve à foison. Mais nous, les petits, c’est pour la petite chienne Bobette, (un ratier), que nous avons le plus d’attachement, à tel point que l’on chamboule ses habitudes en voulant trop jouer avec elle. Heureusement qu’elle est bienveillante avec nous ; peut être se rend t-elle compte que nous sommes des bébés ? C’est dans une ambiance paisible que nous évoluons ici.
Ce qui est loin d’être le climat de Drancy…
Après notre arrivée à Cormery, Papa a travaillé comme maître d’hôtel à Saint-Mandé, Maman comme cuisinière à Paris. Notre mère étant une femme d’extérieur, elle, parvenait à décompresser à bonne distance de son mari et de ses enfants. Notre père… que je n’arriverais pas à situer, lui, ne parvenait à rien d’autre qu’à ressasser les mêmes lamentations, et celles-ci causées par la séparation d’avec « ses deux chérubins ». Il fit donc quitter son emploi à notre mère, après avoir quitté le sien. Et c’est sur la table de la salle à manger chez nous à Drancy, en ce mois d’octobre, qu’il reprend l’écriture… de ses mémoires, actuellement sur le « Livre Bleu ».
Peut être pense t-il forger nos souvenirs d’enfants en couchant sur le papier ses émotions à lui, sans comprendre que seules nos expériences émotionnelles personnelles façonneront nos impressions ?
« En cet instant où j’écris, (déplore Papa), Pat me manque bien. Lui qui venait toujours près de moi pour adopter mes attitudes dans mes lectures et mes écrits. Et Titi, qui me disputait lorsque j’avais grondé fortement son frère qui n’écoutait pas. Elle était accourue de la chambre en levant les bras et, se baissant pour taper le sol, elle m’invectivait, il fallait voir ça ! ».
Puis serinant notre mère :
« Cricri ! Nous allons nous rendre à Cormery en vue de ramener les petits à la maison. »
Et le samedi soir 6 octobre 1951, à 22 heures 20, départ de Paris !
Nos parents arrivent à Tours à 1 heure 35 ce dimanche matin et se rendent rue Merlusine afin de réveiller la grand-mère Pasquier. C’est devant un café fort qu’ils discutent jusqu’à 6 heures du matin puis vont prendre le train tous les trois, pour Cormery.
A 7 heures, Mémère Eugénie subit le même traitement que Mémère Pasquier : le réveil surprise.


Une heure plus tard Papa, n’y tenant plus, vient dans la chambre réveiller Patric avec beaucoup de fébrilité :
« Mon fils ! Qui, sous les caresses et les baisers réalise que son Papa est là ! Il ouvre de grands yeux et sa physionomie se transforme d’une éclatante beauté en une joie indéfinissable, et, dans l’épanouissement d’un sourire merveilleux. Et cela est pour moi la plus grande joie ! »
Moi, je me trouve réveillée par cette effervescente ambiance et je vais embrasser mes parents avec beaucoup moins d’enthousiasme que Patric.
Le lendemain nous allons tous à Toizay, chez Jules et Jeanne, à moins de 5 Km de Cormery. Papa, qui était parti tôt ce matin pour prévenir Jeannette que nous arriverons tous pour déjeuner, revient avec un vélo pour transporter Pat à l’arrière. Mon moyen de transport à moi, c’est ma poussette que ma mère et mes deux grands-mères se relayent à conduire en ayant mille attentions à mon égard.
A Toizay, l’après-midi est consacré à aller aux champs. Papa prend beaucoup de photos de cette vie à la campagne :
Jules ramenant dans la charrette, tirée par le cheval Pierrot, une grande quantité de maïs. Pat se régalant avec un épi laiteux et sucré. Jeannette ramassant différentes herbes à fourrage fraîchement coupées, et, nous tous, assis sur un monceau de sarrasin qui vient d’être battu (cette céréale cultivée pour ses graines riches en amidon).
Le soir nous retournons à Cormery, et le mardi matin, Papa repart par le train. Maman doit rester le temps de préparer notre retour. Pour le déjeuner, Mémère Eugénie a invité le parrain et la marraine de Maman, qui habitent place du Champ de Foire. Le lendemain, Maman et sa mère rendent visite à la Tante Yvonne, et, c’est seulement pour nous embrasser que Maman revient à Cormery. Elle repart seule pour Paris … sans nous.
C’est déçu et chagriné, que Papa, qui dîne chez sa sœur Louisette, accueille Maman à son retour. Puis rentrés à la maison, il se met dans une vive colère.
Quelques jours plus tard, il vient nous chercher à Cormery.