La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
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          Néris-les-Bains


La notion du danger

Mon père vient de m’acheter un vélo, un beau vélo de couleur orange métallisée de la marque Motobécane. A l’arrière, il a fait installer sur le porte-bagages un siège enfant de grand confort. Je devrais être ravie de ce « superbe cadeau » s’il n’était un cadeau empoisonné. Non pas parce que n’ayant jamais fais de vélo, je ne sache évidemment pas en faire, il n’est jamais trop tard pour apprendre, bien sûr. Non ! La raison qui ne débride pas mon enthousiasme est que je dois très rapidement apprendre à monter dessus et à pédaler sans me casser la margoulette. Et puis ce serait très fâcheux qu’il n’y ait pas une seule mais deux petites goules en piteux état, puisque je dois transporter Nanou sur le siège arrière. Cette précipitation comme à l’accoutumée vient d’une décision de mon cher père, en plein accord, tout de même, avec sa femme, pour placer «leurs deux filles» chez une gentille nourrice qui habite à deux kilomètres de l’école.
La petite Nanou est déjà là-bas, à Néris-les-Bains « Ville thermale » près de Montluçon en Auvergne. Mais où est Jean-Pierre ? Papa m’explique qu’il a redonné la garde de ce petit à Maman, sous l’œil bienveillant d’une nourrice qui s’en occupe… naturellement.
Et Patric ? Mon père est fier de m’apprendre que, depuis le mois d’août, il travaille comme apprenti jardinier chez Marcel Boussac ; un importateur de coton et fabricant de toiles et de vêtements de coton.
(Ce riche industriel tient son succès de son idée de récupérer la toile d’avion, fabriquée pour la première guerre mondiale, pour en faire des vêtements. Il est l’inventeur du pyjama). L’un de ses magasins « La Toile d’Avion » se trouve Place de la République.
Mon frère fait un apprentissage de trois ans, au domaine de Mivoisin dans le Loiret, comme jardinier quatre branches (Arbres, fleurs, fruits, légumes) et suit des cours à Chatillon-Coligny.
Dans dix jours c’est la rentrée des classes. Je dois être auprès de Nanou, performante sur ma bicyclette. Tiens ! Les parents ont leur voiture, l’Ami 6, surnommée « Sophie ». Papa met le vélo à l’arrière et on part tous les trois en proche campagne pour mon apprentissage. On ne m’a pas donné le choix, je ravale mes craintes et j’apprends plutôt rapidement à tenir sur mon deux roues. Mais une fois la petite assise sur le siège arrière, je prendrai ça comment ? Ces deux adultes n’ont pas conscience du danger.



La promenade des amoureux

Ma bicyclette, Papa, Jeannine et moi arrivons à Néris-les-Bains. Le voyage avec l’Ami 6 a été très agréable. C’est reposant de se faire conduire et de pouvoir somnoler.
Ici, il y a du monde dans cet ancien corps de ferme où la vieille nourrice travaillait avec son défunt mari. Son beau-frère et un commis continuent quelques tâches paysannes. La vieille dame s’occupe, dans la durée, de sa belle-sœur, une femme qui a eu une méningite à sa naissance. Sous sa tutelle, également, il y a Eliane, une toute jeune fille qui est dans sa seizième année et Pauline sa petite sœur ; comme Nanou elle aura bientôt six ans. Me voici ajoutée au nombre.
Avant que les parents ne partent, comme il fait beau, la dame propose que nous l’accompagnions à la chapelle Saint Joseph. Pour se rendre à la chapelle, qui est proche de l’habitation, il faut prendre un chemin rocailleux et monter sur une colline boisée de pins et de châtaigniers. Les promeneurs doivent être bons marcheurs car où je vais habiter, et c’est déjà fatigant d’y parvenir, c’est un lieu qui est déjà à mi chemin de ce site touristique, appelé La promenade des amoureux.
Une fois arrivés, on a tous le plaisir de pouvoir apaiser notre soif puisque la nourrice monte tous les après midi ici où elle tient une buvette. Elle nous propose à boire en installant de petites tables rondes et des chaises pliantes. Elle apporte toujours avec elle du quatre-quarts, préparé par ses soins, qu’elle propose aux visiteurs qui ont un petit creux. Pour les boissons, elle se fait livrer.
Une fois les parents partis, je m’installe dans la chambre qu’occupe Nanou. Après avoir rangé mes effets personnels, je fais plus ample connaissance avec cette femme et les deux sœurs qu’elle a sous sa garde. On pourrait croire que se sont ses petites filles, on sent qu’elle les aime, surtout l’aînée; alors ça tombe bien qu’elle et moi semblions nous entendre.
Juste avant la rentrée des classes, j’apprends à me perfectionner sur mon vélo. Nous descendons le bout du chemin rocailleux à pied. Je tiens mon vélo en main jusqu’à ce que nous arrivions sur la chaussée. J’installe Nanou sur le siège arrière, elle n’a pas peur. Eliane est venue m’encourager.
On dirait qu’à part moi, personne n’a de craintes qu’une débutante roule sur la route avec une gamine sur le siège arrière.
Et bien, allons y !



Belles facultés perdues

Je suis au cours moyen deuxième année et je m’aperçois que j’ai tout perdu de mes prouesses scolaires de l’année passée. Si je me suis rapidement faite une copine, je suis plutôt à couteaux tirés avec mon institutrice. Malgré cela, elle garde une certaine objectivité pour les deux matières où elle me trouve performante et, auxquelles elle me donne toujours les meilleures notes : les rédactions et le dessin.
J’arrive à m’en tirer avec l’histoire de France simplement parce que ça me plait, mais j’ai une sorte d’infirmité avec la géographie. Le pire, malgré tout, reste pour moi le calcul et la grammaire ; là, c’est la catastrophe ! D’où me venait donc cette étincelle, qui parvenait à me faire avoir cette aptitude à tout comprendre, la dernière année passée à l’école de la rue Dussoubs ? Cette institutrice, qui n’est plus très jeune (C’est l’interprétation d’une ado), me semble perdre tous ses moyens lorsqu’elle tombe sur de mauvais devoirs, et, aujourd’hui j’en fais les frais quand elle passe dans ma rangée ; c’est sans retenue et avec rage qu’elle me tire les cheveux. La vieille bique, ça fait mal !



Confiance

Ma nourrice n’est pas très chaleureuse avec moi, mais elle n’est pas désagréable non plus ; à l’exception d’une réflexion qu’elle me fit concernant Nanou :
« Ne commande pas ta sœur, t’es pas sa mère, elle n’a pas à t’obéir ! »
Dans le fond, elle a peut être raison ? Je suis trop directive. À Ballan j’aimais bien, dans nos jeux, commander Pierrot et l’autre petit.
Si j’en avais le pouvoir, je commanderais sûrement mes nourrices.
Avec Eliane, lorsqu’elle en a le temps, nous allons faire de longues promenades dans la campagne. Une fois, alors qu’on allait s’installer dans l’herbe, c’est de justesse qu’elle m’écarta pour éviter que je m’assoie sur une vipère.
Je pense qu’elle m’aime bien et que je lui inspire confiance puisqu’elle me fait souvent des confidences. Je suis la seule à savoir qu’elle a un copain. Samedi après-midi, elle et moi, on a eu le droit d’aller au cinéma, la nourrice lui avait donné de l’argent. Ce que ne sait pas cette femme, c’est qu’avec son argent personnel, Eliane a invité son copain à venir avec nous, car il n’avait pas le sou. Ils se sont bécotés pendant tout le film. Moi, avec mon argent personnel, j’ai acheté un disque de Claude François dont je fredonne les chansons…
Si j’avais un marteau…


Panique…humiliation… puis colère

Avec Nanou on revient de l’école. Je décide que nous n’allons pas descendre de bicyclette pour monter le chemin rocailleux qui conduit chez notre nourrice. Malgré les difficultés rencontrées je fais preuve d’entêtement pour arriver à mes fins. Nanou, qui commence à être inquiète, me demande de descendre :
« N’aie pas peur trouillarde, je contrôle bien mon vélo ! »
Ce qui est prétentieux de ma part, puisqu’à la moitié du trajet parcouru je bute contre une grosse pierre qui me fait perdre l’équilibre et, nous voilà par terre. Lorsque je me relève, presque sans égratignures, je suis pétrifiée ; Nanou a chuté sur les cailloux et elle se trouve allongée, inanimée…sans vie. Je suis effondrée. Par ma bêtise j’ai provoqué un drame, je me mets à hurler :
« Nanou est morte ! J’ai tué ma sœur ! »
En entendant mes cris la nourrice et son beau frère arrivent en courant. Ils soulèvent Nanou et tapotent ses joues pour s’apercevoir qu’elle n’est qu’évanouie. Ainsi, ils la transportent jusqu’à l’habitation après que la nourrice, furieuse, m’ait insultée:
« Tu n’es qu’une grande godiche sans cervelle qui n’est vraiment d’aucune aide, écarte toi de là ! »
J’ai honte : honte de ne pas avoir eu la présence d’esprit de réfléchir avant d’affoler tout le monde, honte de ne pas avoir fait le premier geste qui consistait à prendre la petite dans mes bras.
(J’ai tellement culpabilisé d’avoir commis toutes ces imbécillités que cela m’a fait perdre les pédales…sans mauvais jeu de mots)
.
Nanou est hospitalisée pour des examens. Les parents ont été prévenus à leur travail, Jeannine est auprès de sa fille à l’hôpital. Mon père vient me chercher chez la nourrice pour me conduire auprès de ma sœur. Il ne me fait aucun reproche ni ne me donne aucune nouvelle, bonne ou mauvaise. Que ce passe t-il ? Même la nourrice ne bronchait pas. On me cache sûrement quelque chose. Je suis très angoissée quand on arrive dans le service où se trouve Nanou. Les radios qu’elle a passées, elles ont révélé quoi ? Peut être que je lui ai cassé ses petits os!? Dans sa chambre, la petite est assise dans son lit:
« Ah ! Pourquoi ce pansement sur sa tête ? Dis-moi ce qu’elle a !
-C’est pas un pansement d’abord ! Elle a des poux ! C’est la belle sœur de ta nourrice qui lui a donné car elle n’est pas très propre. Sinon elle va bien. On la ramène à Paris et on lui fait couper les cheveux. Toi prends soin des tiens ou la nourrice t’enverra chez le coiffeur. »
Celle la…elle n’a pas intérêt à me chercher des poux dans la tête !



22 novembre 1963

J’ai passé l’éponge sur la colère que j’avais envers mon père, ma belle- mère et la nourrice, qui n’ont pris en compte ma sensibilité afin de me rassurer plus tôt sur l’état de santé de Nanou.
Cette nuit j’ai eu envie d’uriner, sans pour autant y parvenir. Je me suis souvent levée de mon lit pour rester assise sur mon seau étant incapable de dormir. Au petit matin cela était passé et, bien qu’étant fatiguée j’étais bien aise que tout soit redevenu normal. Mais aujourd’hui jeudi, j’ai des douleurs au bas ventre, et, en urinant j’aperçois du sang sur l’entrejambe de mon slip. J’ai vaguement entendu parler de tout ça, mais je me confie à ma nourrice étant tout de même estomaquée. (Elle me confirme que c’est un début de menstruation) :
« Tu vas bientôt avoir tes règles ; ça te viendra tous les mois ne t’inquiètes pas, c’est normal tu as treize ans et demi ! Tu mettras seulement de petites serviettes quelques jours par mois. »
Oh là là ! Je suis une vraie jeune fille maintenant !
Dans un peu plus d’un mois c’est Noël. Eliane a déjà reçu le cadeau de sa chère nounou : des bottes à la mode avec des pompons en laine sur les fermetures éclairs. Les parents m’ont envoyé de l’argent pour les fêtes, afin que je puisse m’acheter un pantalon chaud, ce qui est très bien, car je ne possède qu’un seul et vieux pantalon. Je suis toute émoustillée à l’idée d’aller bientôt au marché avec Eliane pour le choisir selon mes goûts ; et puis je vais parler avec elle de ce qui fait de nous des jeunes filles.
En rentrant de l’école, ce vendredi, je trouve la nounou aux quatre cents coups, elle écoute la radio qui répète en détail cette information :
« Le Président des Etats-Unis, John Fitzgerald Kennedy, vient d’être assassiné à Dallas au Texas. »
On est tous là, sous le choc, on voudrait que ce soit pas vrai. On voudrait que les journalistes se trompent et que le Président Américain soit encore en vie. On est tous bouleversé, on comprend pas pourquoi quelqu'un voulait du mal à ce bon président.

Kennedy et son épouse se rendaient au Texas dans le cadre d’une tournée électorale, afin de lever des fonds pour la campagne présidentielle et la préparation de sa réélection de 1964.



Signe avant coureur

Avant mon départ pour Néris-les-Bains, mon père m’avait fabriqué une boîte en bois fermant à clé pour que j’y dépose le courrier qu’il m’enverrait. À plusieurs reprises, il me rappela de ne pas oublier de toujours laisser cette boîte fermée et de garder la clé avec moi. Pourtant, j’ai bien souvent laissé la clé sur sa boîte et, à l’école, aujourd’hui, je suis inquiète de ne pas avoir suivi ses consignes. La raison de mes inquiétudes, est que depuis que je lui ai écrit que j’étais en phase de devenir une vraie jeune fille, mon horrible père m’a écrit une lettre d’amour. Il me donne envie de vomir. Il faudrait qu’il soit mort, mais pour ça, il faudrait également que nous ayons, mon frère et moi, une vraie mère, afin de ne pas atterrir à l’Assistance Publique.
Lorsque notre mère est partie, nos parents s’étant heurtés à notre sujet, celle-ci aurait répliqué à notre père :
« Si tu ne veux pas d’eux, place-les à l’Assistance Publique ! »
Mais…hum… il ment tellement.


J’avais raison, mes craintes étaient fondées. Au retour de l’école, ma nourrice m’attend et elle est toute doucereuse avec moi. Je comprends qu’elle a toujours fouillé dans ma correspondance, et, sans s’excuser de l’avoir fait :
« Mon Dieu ! Ma pauvre petite, ton père veut coucher avec toi ! »
Je ne réponds pas, je suis accablée, mortifiée.
A qui va-t-elle répéter cela ?
Ils devraient être morts tous les deux !

Jusqu’à mon départ de Néris-les-Bains je n’ai entendu aucun écho.