La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
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Premier emploi

Fin février 64 je suis de retour rue Chénier. Mon père m’apprend la naissance de Myriam, troisième enfant de ma mère et de Jean. Ils se sont mariés et habitent avec leur petite fille dans un deux pièces à Courbevoie. Ils n’ont pas réussi à trouver un appartement plus grand en attendant d’être logés par les H.L.M ; ils ont fait une demande et, malgré leurs trois enfants, ils sont sur une liste d’attente. Jean-Pierre est actuellement placé en nourrice et Angélina vit chez sa tante paternelle ; elle et son mari tiennent une loge de concierge dans un bel immeuble parisien.

Mon père a attendu mes quatorze ans pour me faire interrompre ma scolarité. Avec lui on ne sait jamais ce qui nous attend. D’ailleurs, on ne sait pas davantage s’il prépare notre avenir ou le sien, mais c’est toujours selon ses agitations mentales du moment.
(Comme pour mon frère, il souhaite que je rentre sur le marché du travail rapidement.)

Sachant que j’ai des dispositions artistiques, il me propose que j’apprenne la coiffure en passant par un apprentissage. J’approuve son idée ayant, il me semble, des facilités pour cette profession. Je commence donc une formation dans un salon de coiffure parisien. Mon contact avec la clientèle féminine consiste à retirer les rouleaux des mises en plis de ces dames et les bigoudis des permanentes, mais aussi à faire un travail moins agréable : le balayage au sol des chevelures coupées. Je suis totalement épuisée à la fin de ma semaine de travail qui m’a rapportée, tout de même, quelques pourboires. Avant mon départ, en accord avec la patronne, une coiffeuse me propose de me faire un champoing et une mise en plis, ce que j’accepte avec enthousiasme. Puis, elle me suggère que je lui laisse mettre mes cheveux en chignon bouclé. Whouah ! La grande mode, d’accord ! Une fois terminé, et bien…c’est plutôt réussi. Le jeune coiffeur débutant qui travaille ici me regarde avec beaucoup d’intérêt, il en reste baba :
« Quel changement ! Avec un petit maquillage elle serait tout à fait à mon goût ! »
En rentrant à la maison, je suis fière que l’on se retourne sur moi. Rue Saint-Denis, une prostituée (Il y en a beaucoup dans notre quartier) me demande de lui rendre un service pour une course, ce que je refuse, notre père nous ayant toujours interdit de leur parler bien qu’il est une amie prostituée.
Comme à mon habitude, j’ai le tort de trop en dire à mon père, je lui raconte la flatterie du jeune coiffeur. Il est fou de rage :
« Tu ne retourneras plus dans ce salon de coiffure ! Je vais aller trouver la patronne la semaine prochaine et lui dire que ce travail est trop dur pour toi. Quant à ce jeune con, je vais le prendre à part pour lui expliquer que ma fille n’est pas une cage pour son serin ! »
Ça, je ne crois pas qu’il lui ait dit. Il aurait dû m’enfermer dans un placard car il n’est pas au bout de ses peines.



Les Chaussures André

Dès le printemps, avec Papa et Jeannine, on rend visite à Pat au domaine de Mivoisin. J’étais heureuse de voir mon frère mais je l’ai trouvé plutôt taciturne et cela me chagrine. Le chef jardinier, son maître d’apprentissage, est un homme rude et vantard. Il me met mal à l’aise.
A la mi-avril, cheveux coupés courts, je commence à travailler dans une nouvelle place, comme apprentie vendeuse, dans le magasin des Chaussures André boulevard de Sébastopol.
Papa, qui parle souvent de son enfance, entre autre, nous a souvent raconté le parcours professionnel artisanal, de sa famille paternelle. Grands parents, parents et enfants travaillaient chez eux. Tous ensemble ils confectionnaient, pour une entreprise, des chaussures cousues main, jusqu’à l’arrivée du pré encollé qui les mit sur la paille. Mon père me conduisit, afin de me présenter, à la boutique de chaussures, après qu’il y soit allé seul pour un premier rendez-vous.
(Mon frère et moi acceptons de faire ce que notre père nous propose avec passivité. Nous n’avons pas, comme d’autres enfants vivant au sein d’une famille stable, les repères qui nous permettent de faire des choix selon nos réelles aptitudes.
Et, nous n’oublions jamais la violence de notre énergumène de père s’il essuie un refus.)

Je n’aime pas le métier de vendeuse ! Je suis complexée, ça ce voit, ce qui me laisse l’impression d’une clientèle plutôt hostile. Je n’aime la boutique que lorsqu’elle est vide car dès lors qu’il y a foule je panique.
Et voila, le pire arrive dès que je dois aller en caisse surtout avec ce client qui a pris deux paires de chaussures !! Je n’ai pas l’intention de lui proposer des articles supplémentaires comme le font mes collègues : cirage, déodorant etc.…puisqu’au moment d’additionner les achats je peux faire une bourde dans mes calculs, surtout si mon émotivité s’en mêle. Au bout d’un mois d’émotions permanentes, de vives douleurs au ventre me prennent sur le côté droit. Ma patronne demande à une collègue de me raccompagner chez moi, ce malaise lui faisant penser à une crise d’appendicite. Il n’en n’est rien, deux jours plus tard, je retourne au boulot.
Notre père a longuement médité… il pense, en y réfléchissant bien, que le jardinage n’est pas l’avenir de Patric. Il s’empresse de le faire revenir rue Chénier. Il lui propose de travailler dans un magasin qui recrute un étalagiste débutant, lui démontrant, qu’étant habile et imaginatif, tout l’intérêt pour lui de cette profession. Patric se laisse séduire, moi aussi d’ailleurs ! Oui ! J’aimerais être plus audacieuse, j’aimerais avoir plus confiance en moi et, moi aussi, exercer cette activité. (Pour combien de temps ?). J’envie mon frère…à tort ; dix jours plus tard, ce vieux fou lui fait encore changer d’emploi pour le remettre dans une crèmerie.



Obsession virginale

Récemment, je viens d’avoir mes premières vraies règles et cela n’a pas échappé à mon père. J’aurais pourtant éprouvé un certain confort à parler de ça avec ma belle-mère. Hélas, je la vois assez peu, sa profession de serveuse l’oblige à faire beaucoup d’heures et à laisser Nanou à la cantine. Mon paternel, avec son travail à l’hôpital, a beaucoup plus de temps libre.
C’est vrai, mon père est une épreuve pour moi depuis toujours, et, à présent il va se surpasser pour me rendre le quotidien, (et mon avenir), un peu plus insurmontable. Il me dit qu’il m’aime, tout comme il me l’avait écrit à Néris-les-Bains et, que maintenant, puisque je suis une « femme », je dois lui appartenir charnellement. Il se vante d’avoir défloré, plusieurs fois dans sa vie, des adolescentes en pleine puberté. Faire perdre sa virginité, posséder et faire découvrir l’amour à de toutes jeunes filles, semble pour lui « une activité » qui lui apporte une jouissance cérébrale autant que physique. Finalement, se serait peut être mieux pour moi d’aller à l’Assistance Publique. Ce vieux me dégoûte tellement.
Un après-midi où nous sommes seuls tous les deux, je subis le sort qu’il m’avait destiné. Je n’ai aucun droit sur ma personne, et bien sûr, aucunement le droit de contester. J’ai juste une chose à faire : me taire. Il sait bien que je ne ferai aucune confidence à qui que ce soit, tout ça se retournerait contre moi. Il ne sait pas que je le méprise et que je le déteste, même quand il me déclare que c’est un grand amour incestueux qu’il éprouve pour moi. Il ne lui est pas venu à l’esprit qu’il a dérapé de son rôle de père ce vieux dégueulasse.

Seul le temps, les prises de conscience et une aide médicale précieuse pourront m’aider à surmonter une névrose phobique, sociale, ainsi que de nombreux tocs.