La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
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          Observations d’un procès, devant la Chambre Civique, pendant l’épuration de 1946


Betton Désiré né le 5 septembre 1901 etc… est accusé d’avoir postérieurement au 16 juin 1940, (formation du gouvernement Pétain), sciemment apporté en France ou à l’étranger une aide directe à l’Allemagne et à ses alliés, qu’il a adhéré au RNP (Rassemblement National Populaire fondé par Marcel Déat en février 1941, destiné à « protéger la race » et à collaborer avec l’Allemagne nazie), et adhéré à la milice française. Il a adressé une demande d’admission au parti Francisme et s’est porté volontaire, à deux reprises, pour le travail en Allemagne.
A la majorité déclare Betton Désiré coupable d’indignité nationale et le condamne en conséquence à la dégradation nationale.
A la majorité décide qu’il existe des circonstances atténuantes en faveur de l’accusé, selon les déclarations d’un témoin qui a démontré qu’il a rendu des services appréciables à la résistance, postérieurement à son entrée à la milice, la durée des déchéances, exclusion, incapacité et privation des droits sera réduite à quinze ans.

Il fut retrouvé le 28 novembre 1944 par des inspecteurs de la police de Paris, suite à leur visite au domicile d’une dactylographe travaillant pour la milice française, des listes de miliciens dont Betton Désiré. Le 21 juillet 1945 Betton Désiré fait l’objet d’un mandat d’arrêt d’un juge d’instruction de la Cour de Justice de la Seine pour avoir appartenu à la milice française.
Le 17 novembre 1945, il est arrêté et interrogé au commissariat d’Antibes, (il loue un pied à terre à Juan les Pins), puis incarcéré à la maison d’arrêt de Grasse.
Le 23 janvier 1946 il est transféré par la gendarmerie nationale, en chemin de fer, à la maison d’arrêt de Fresnes.


Considérons les faits dans leur ensemble :

Récit des évènements que Betton Désiré a vécus pendant toute la période de la guerre :
En juin 1941, étant sans travail, je fus embauché en Allemagne comme cuisinier par les chantiers de la maison Lachaise de Colombes (Seine). Je suis parti espérant retrouver mon frère prisonnier, sans résultat. Je suis rentré en France au bout de quatre semaines. J’ignorais à l’époque qu’il se trouvait au stalag.D.


Je suis reparti à Lugwischafen. Je fus nommé convoyeur par la maison Lachaise. Parmi les personnes que je transportais en France se trouvait cinq prisonniers évadés à qui il avait été remis de faux papiers pour qu’ils puissent rentrés comme permissionnaires. Mais pour retrouver mon frère se fut un nouvel échec.
Fin du travail en Allemagne.
Je fis tout pour me soustraire à l’enrôlement de la relève. Ma femme étant juive, je refusais de me soumettre aux règlements nazis. Je fus tout de même requis par l’organisation Todt à Cherbourg, comme chauffeur où je suis resté huit jours après avoir fait, avec des camarades, du sabotage sur les camions. Je réussis à me faire réformer pour maladie de l’estomac avec l’aide du chef de la firme Tchapeck. Les chefs et les employés de cette firme étaient antinazis et rendaient des services aux Français des camps. Ceci se passait en mai 1943.
Je rentrais à Paris où ma femme et moi étions en butte avec les lois et les règlements concernant les israélites. Nous nous réfugiâmes à Provins chez un docteur où je fus employé comme domestique.
Le 18 mars 1944 le père et la mère de ma femme ainsi que leur fille Hélène furent arrêtés par la Gestapo à leur domicile, citée des Jardins à Paris. Tous trois furent conduits à Drancy, puis en Allemagne. On ne les a jamais revus. Il semble qu’ils aient été exterminés au camp d’Auschwitz.
Nous fîmes le serment de venger nos parents.
J’avais toute confiance en Monsieur Louis C, contremaître dans une entreprise aux Lilas. Lui et son patron faisaient partis du Front National de la Résistance, je fis ainsi la connaissance du commandant en chef des jeunes réfractaires.
A la même époque, j’ai rencontré un ancien camarade de camping qui travaillait comme chef de secteur pour Joseph Darnand (Fondateur et dirigeant de la milice française). Il me proposa de me prendre en qualité de secrétaire pour m’occuper des œuvres sociales. J’en référais aussitôt à mes amis de la résistance qui me conseillèrent d’accepter et de faire ainsi de l’espionnage. Je devins chef des services de renseignements de la milice et je rendis ainsi de très grands services à la résistance.
De mars à août 1944 je ne cessais de communiquer, au risque de ma vie, des fiches, des noms, des photos, et je fis passer des armes au Front National par l’intermédiaire de responsables de la résistance.


A la suite du meurtre d’un milicien à Pantin, comme représailles, la milice voulait exécuter cinq communistes ou patriotes ; j’ai aussitôt prévenu la résistance. Apprenant qu’une opération d’une grande envergure se préparait à Drancy, concernant la capture d’un chef patriote, j’ai prévenu aussitôt la résistance pour qu’elle fasse le nécessaire. A plusieurs reprises j’ai failli y laisser ma peau. Enfin, malgré tout un tas d’ennuis ma tâche de patriote fut accomplie.
Le 12 août 1944, alors que la milice fuyait, je pris possession des locaux rue de Châteaudun et j’en sortais un stock important d’armes que je conduisis à Rueil-Malmaison en compagnie de quatre réfractaires de la famille de Louis. Nous dûmes nous battre, en cours de route, avec les boches. Je restais à Rueil où je participais aux opérations de l’insurrection en compagnie du commandant.
Le 24 août 1944 rentrant à mon domicile rue des Lilas dans le 19eme arrondissement de Paris, ma femme et moi furent arrêtés comme miliciens sur dénonciation de notre concierge appuyé par son épouse. J’avais fait l’erreur de leur accorder ma confiance, et cela est dû au fait que je leur avais rendu de nombreux services. Je leur ai confié que ma femme était juive, que nous étions réfractaires, appartenant à la résistance et que je m’étais introduit comme espion à la milice. Notre appartement fut pillé en partie. Les chefs de la résistance, auprès desquels je recevais mes ordres, intervinrent auprès de la police du 19ème arrondissement et nous fûmes relâchés.
Je contractais un engagement pour la durée de la guerre auprès des Forces Françaises de l’Intérieur (F.F.I.) et je fus affecté au fort de Romainville. J’étais alors lieutenant. J’avais été élevé à ce grade le 24 juillet 1944 par la commission militaire du F.N. de la 6ème région. Je passais alors au service du comité d’épuration des Lilas où je restais jusqu’à Décembre 1944.
Je dois dire que ma femme Sarah (dite Suzanne) m’a suivi partout sauf à l’intérieur de la milice dont elle ne fit pas partie.
Tous les documents que j’ai fournis au F.N. permirent d’arrêter à l’insurrection un nombre important de miliciens de Darnand dont tous les chefs qui étaient restés cachés à Paris et sa banlieue. J’ai procuré également à la P.J. de Paris, à la Cour de Justice, aux juges d’instruction commis pour ces affaires, de nombreux dossiers sur des inculpés sous les verrous. Tous ces renseignements furent dirigés vers les services compétents par l’intermédiaire de Monsieur le Secrétaire Général du parquet et aussi par les services du Front National et de l’Hôtel de Ville de Paris.



Le tribunal est en possession des dépositions de trois responsables du commandement local de la résistance en faveur de Betton Désiré concernant son patriotisme et son dévouement à la résistance à qui il a rendu de grands services. Il est entré, sur demande des résistants, à la milice française. Il a permis ainsi de sauver de nombreuses vies de patriotes, en fournissant des renseignements complets sur le service d’espionnage de la milice de Darnand. Il est confirmé que Betton Désiré avait adhéré au R.N.P. dans le but de soustraire sa femme israélite aux recherches des Allemands, et qu’il est parti travailler en Allemagne dans le but de retrouver son frère, qui était prisonnier, afin de le faire évader. Le tribunal est également en possession des ordres de missions donnés à Betton Désiré par le commandement local de la résistance et de son autorisation de port d’arme.

A la majorité décide que Betton Désiré s’est réhabilité postérieurement aux agissements retenus contre lui, à partir d’avril 1944 par la participation active, efficace et soutenue à la résistance contre l’occupant.
Déclare Betton Désiré excusé et le relève de l’indignité nationale.
Ordonne la réinscription sur les listes électorales.
Fait et prononcé au Palais de Justice de Paris le 16 octobre 1946