La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
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          Pensionnat Religieux


En maison bourgeoise

Après avoir quitté Hendaye, moi, je ne suis pas rentrée à la maison comme je le croyais; d’ailleurs mes parents n’y vivent pas en ce moment. Ils se sont placés chez des maîtres comme gens de maison à Epinay sur Seine, et dès notre retour de la mer ils n’ont pris que Patric avec eux. Leurs fonctions consistent, dans la semaine, à entretenir la belle résidence de campagne de leurs patrons, et, à se mobiliser les samedis et les dimanches pour servir leurs maîtres qui reçoivent leurs hôtes. Mes parents et mon frère se plaisent beaucoup à Epinay. Papa et Maman aiment bien monsieur Picard, leur patron. Il est aussi le patron de tous les employés du grand magasin parisien Le Printemps… Que de monde! Pourtant à Epinay …pour monsieur Picard, il n’y a qu’un couple et leur petit garçon, alors pourquoi leur petite fille n’est-elle pas avec eux? Parce que mes parents viennent de me faire entrer dans un pensionnat religieux à Ermenonville où je suis en train de m’étioler ! J’ai du chagrin d’être ici et j’en ai perdu l’appétit. Hier, au réfectoire, je n’arrivais absolument pas à mastiquer un morceau de viande, alors je l’ai recraché dans mon assiette ce qui a irrité une religieuse. Elle a essayé de me faire avaler de force un autre morceau, qui lui m’est resté coincé dans la gorge. Je me suis mise à étouffer avant de le rejeter. Les religieuses ont eu très peur ! Maintenant elles me laissent tranquille, et tout ce que je n’aime pas reste dans mon assiette. C’est vrai que j’ai un petit gosier, comme le dit Papa. Plus petite je m’étais déjà étranglée avec un bout de couenne de jambon; heureusement la réaction de Maman avait été adroite et rapide pour me le faire évacuer.
Aujourd’hui est un bon jour ! Maman vient me chercher pour passer deux jours en famille à Epinay. Nous prenons le car à Ermenonville pour rejoindre Papa et Patric. J’aime bien prendre le car, je suis en hauteur et je domine la situation. Arrivée dans la belle maison, je suis impressionnée par le somptueux salon et ses immenses fauteuils en cuir foncé ; Patric et moi avons le plaisir de plonger nos petites personnes dans la profondeur des sièges.
Monsieur Picard, qui vient faire ses recommandations à mes parents pour la fin de semaine, est ravi de me faire part d’une bonne nouvelle :
« Petite fille, bientôt tu vas habiter avec tes parents et ton frère. Je leur fais construire une maison et ils auront également une voiture. »
Je suis enchantée de ce que vient de me dire ce brave homme.
Dommage, je dois attendre ! Demain je rentre à la pension.



Le nounours

Il fait bien chaud dans ce dortoir et pourtant mon petit cœur à froid. Je suis dans ma septième année, et, je me trouve enfermée dans ce pensionnat de religieuses contre ma volonté.
En plus, il paraît que je suis malade ! D’ailleurs, la nuit dernière, une sœur m’a posé un cataplasme sur les bronches que j’ai dû garder toute la nuit sans pleurer ni me plaindre. C’était défendu. Alors, j’ai pas pleuré ! Le seul bon côté, c’est que je ne vais pas à l’école. Ça tombe bien, ça ne m’emballe pas. Et puis, il faut dire que je ne suis pas si seule que ça, une autre petite fille est malade aussi ; c’est formidable ! Le moins drôle, c’est que nous ne sommes pas amies, elle ne s’intéresse pas à moi. De toute façon ça m’est égal, car un ami j’en ai déjà un : c’est mon nounours. Un bon vieil ours que j’ai depuis toujours. Les adultes ne nous ont pas séparés, ils savent que cela nous aurait trop chagrinés. La petite fille s’approche de moi, elle est triste, elle n’a pas de petit compagnon. J’ai beaucoup de peine pour elle. Je lui propose que l’on joue ensemble avec lui ce qui ne semble pas l’intéresser, car, me dit-elle, toi tu auras toujours un nounours et pas moi ! Heureusement nous trouvons un autre jeu, qui consiste à grimper sur un lit et à sauter tour à tour sur les autres lits, et là, il n’y a aucun différend entre nous. Nous avons l’embarras du choix.
Bientôt, nous ne serons plus malades. Il faudra rejoindre les autres, et, c’est dommage que ma nouvelle amie se penche à nouveau sur mon ours en peluche. Je voudrais tellement que l’on reste proche l’une de l’autre, pourtant, lui me semble être un obstacle entre nous.
Heureusement, j’ai trouvé la solution pour être ensemble tous les trois : lui offrir mon nounours. C’est formidable, elle est radieuse ! Maintenant on peut jouer avec lui toutes les deux.
Mais pourquoi s’éloigne-t-elle de moi ? Je lui ai fait ce beau cadeau et elle ne veut même plus que je joue avec lui ! Je suis tellement triste maintenant. Elle est méchante ! Je vais lui reprendre mon ours.
Mais en 1956, chez les enfants, on a un code d’honneur :
« Donner, c’est donner ! Reprendre, c’est volé ! » Alors…



Réveils nocturnes chez les dames en noir

J’ai six ans, et je sais parfaitement que je ne dois plus faire pipi au lit. Ici, chez les sœurs, je suis humiliée devant les autres fillettes. Dans le dortoir, les lumières s’éteignent mais je ne m’endors pas tout de suite. Il ne faut surtout pas que demain matin je me réveille trempée, car en plus d’être offensée, je serai punie. Heureusement, j’ai des ressources pour apaiser mon inquiétude : je crois en Dieu.
Non ! Ce n’est pas dû au fait que je sois dans cette communauté religieuse, il s’agit de ma propre sensibilité.
D’ailleurs, je ne comprends pas pourquoi toutes ces femmes ne sont pas plus gentilles avec les petites filles. Alors, avant de m’endormir, je fais une prière en formulant le souhait de me réveiller en pleine nuit si le besoin s’en fait sentir. Cela arrive, mais pas toujours à temps, ce qui m’oblige à tirer mon drap de dessous, que j’ai pris soin de ne pas border quand j’ai fait mon lit, et, je vais aux lavabos pour rincer la partie mouillée de mon drap.
Une nuit, une fille se lève pour aller aux toilettes, elle m’aperçoit derrière la porte où je fais sécher mon drap sur le radiateur. Nous n’échangeons aucune parole, mais j’ai de la chance, elle ne dira rien !
Dans ma prochaine prière je me chamaillerai un peu avec le Bon Dieu, d’avoir encore fait pipi au lit, mais je lui pardonnerai bien vite, car j’aurai encore souvent besoin de lui. Je le sais bien…



Dyslexie

J’ai de la chance ! Dans cette grande salle de classe où nous sommes nombreuses, avec plusieurs niveaux de cours, les petites filles qui ne comprennent pas ce que la sœur explique ne sont pas inquiétées.
Il faut le reconnaître, dans ce pensionnat, les « bonnes sœurs », comme les appellent les grandes… me semble avoir beaucoup de travail. Elles s’occupent de tout et c’est tant mieux, car sans cela l’ennui les guetterait sûrement ? Moi, j’occupe mon temps en imaginant le jour où je pourrais rejoindre mes parents et mon frère.
Mais, en ce moment je m’interroge et je voudrais savoir, pourquoi j’arrive, presque, à lire au tableau noir ces lettres que l’on appelle les voyelles, mais, en revanche, je suis incapable de comprendre et de lire celles que l’on nomme les consonnes ?
Je m’inquiète pour mon avenir. Quand je serai grande, est ce que je ne saurai ni lire ni écrire ? J’ai six ans et demi et je remarque que d’autres fillettes de mon âge lisent couramment l’ensemble de ces lettres que constitue l’alphabet. Pour l’instant, se ne sont que des moqueries de la part des autres élèves, mais, quand je serai adulte j’aurai de graves soucis.
Ce soir, je m’adresserai au Bon Dieu pour lui demander s’il veut bien me venir en aide. Heureusement pour moi je n’ai nul besoin des prières que les religieuses nous enseignent et que j’ai du mal à retenir. Je lui parle simplement, et, s’il ne me répond pas, je sais qu’il
m’entend puisqu’à chaque fois mes émotions ne sont plus aussi intenses.



Le crayon d’ardoise

Dans la classe, on doit aujourd’hui dessiner des formes sur notre ardoise. Je suis obligée d’emprunter un crayon à ma copine car j’ai perdu le mien. Elle accepte de me prêter un minuscule morceau de crayon d’ardoise, tout en souhaitant que je lui rende dès que notre devoir sera terminé. Cela ne pose, à priori, aucun problème.
Pourtant… le fond de mon oreille droite me chatouille. Alors, je me gratte avec le petit bout de crayon, sans me rendre compte que je le pousse un peu trop loin. Trop tard ! Je ne peux plus le ressortir !
Je ne peux plus, non plus, le rendre à ma copine !
Je ne parle à personne de ma mésaventure même pas à ma camarade qui, pourtant, ne comprend pas pourquoi j’ai si vite perdu un autre crayon.
Pourvu que je ne devienne pas sourde ?!



De l’eau… dans le gaz

C’est juste avant l’hiver que Papa tombe malade. Il n’a pas attrapé une maladie de saison, non, il a juste attrapé une « cirrhose ». Il se retrouve donc hospitalisé pour avoir trop bu le vin de monsieur Picard. Avant les fêtes il s’en est sorti, et, c’est accompagné de mon frère qu’il vient me chercher au pensionnat pour fêter Noël chez Mémère Eugénie. J’adore Noël, et là, plus que d’habitude, puisque ça me fait sortir de cette pension ! Pourtant, Maman n’est pas là. Est-elle malade à son tour ? Dès notre arrivée à Cormery, notre père et notre grand-mère parlent longuement. Mémère est toujours aussi sobre dans son langage, ce qui n’est pas, comme à l’accoutumée, le cas de Papa. Lui, est très en colère contre Maman qui n’est pas venue le voir à l’hôpital. Elle, n’est pas moins en colère contre Papa qui a trop joué les sommeliers zélés. Peut être nous en veut elle aussi pour la jaunisse de Papa, et peut être que c’est pour cela qu’elle n’est pas là ?
Papa s’agite et peste contre Maman :
« Quand le chat n’est pas là, les souris dansent ! »
Et pour cause… Pendant qu’il se refaisait une santé, Maman était allée au bal…danser. Et elle ne s’en était pas cachée. Quelle chance pour Pat et moi que Mémère soit là ! Même si elle reste très pudique dans ses marques d’affection, elle nous montre bien l’intérêt qu’elle nous porte.
Le Père Noël est passé, Mémère nous met nos gros gilets et nos chaussons et, nous allons dans la grande pièce découvrir ce qu’il nous a apporté.
Tiens, mais où se trouvent nos cadeaux ? Que font ici nos deux tableaux et tout cet étalage de jouets des années précédentes ? Papa les a décorés d’oranges et de clémentines, (il se sert de ces fruits comme ornement chaque 25 décembre). Et la crèche qu’il a l’habitude de réaliser en papier rocher, pour placer les santons, où est-elle ?
Ah ! Nos présents sont là. Pour Patric : un jeu de fléchettes, pour moi : une valisette boîte à coudre. Bon…
Nous avons à peine le temps de découvrir nos cadeaux, que notre père nous fait asseoir sur ses genoux, et, sans aucune autre formalité, il nous explique que le Père Noël n’existe pas.
Mon frère ne dit rien, moi non plus, mais nous sommes interloqués. Si ce que dit Papa est la vérité, et a-t-il vraiment de bonnes raisons de nous mentir, même en ces temps troublés, alors pourquoi nous apprend t-il ça le jour de Noël ?
J’ai vraiment trop le cafard ! Maman n’est pas là, le Père Noël ne sera plus jamais là, et bientôt je dois retourner à la pension. J’en veux à mon père ! Pourquoi toute cette mise en scène, ce cérémonial, pour en arriver là !
Mais de toute façon, pour les vieux jouets, le Père Noël, il n’aurait pas fait ça !