La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
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          Prélude


Aide baigneuse

C’est dans le courant du mois de septembre que je me retrouve, pour la deuxième fois, employée comme aide baigneuse. C’est une petite entreprise de bains-douches, tenue par un vieux couple, boulevard de Sébastopol.
Je préfère ma patronne, naturellement gentille et douce, à mon patron, naturellement ronchon et énervé. Malgré tout j’aime une chose chez lui, quand les pommes des douches sont soudées par le calcaire et qu’il n’arrive pas à les décoincer, il fait appel à moi. Mes patrons restent babas du potentiel dont je dispose, cette poigne de fer, qui me permet d’arriver à dévisser les pommes sans trop de problème, pouvant ainsi les nettoyer et les revisser. Je suis fière et amusée de voir leur tête.
Ce que j’aime beaucoup moins, c’est ce jour de la semaine consacré à nettoyer les caillebotis en bois. Je dois m’installer dehors, dans la cour, pour les faire tremper dans une grande lessiveuse remplie d’eau et de savon noir. Après les avoir brossés sur leurs deux faces, en y mettant beaucoup d’huile de coude, ils sont replacés dans les douches. Le plus souvent je travaille en plein soleil et, si c’est mieux que sous la pluie, je suis en nage. Ce travail laborieux me permet d’obtenir l’autorisation de prendre une douche. Pourtant, le fait d’être autant exposé aux yeux de tous et souvent de « transpirer comme un bœuf » me rend ce travail humiliant. Juste en face de cet établissement se trouve une menuiserie et même si ce bel ouvrier, jeune et blond, qui sort souvent de l’atelier, reste discret, je me sens dévalorisée.
Il fallait que ça arrive ! Mon paternel a attendu que mes patrons m’apprécient, pour leur demander s’ils voulaient bien que je déjeune le midi chez eux. Quel opportuniste ! Je lui ai dis que ma patronne, me trouvant sérieuse, pensait que plus tard quand ils partiraient à la retraite je pourrais prendre leur établissement en gérance. Sans rire! Mais qui tiendrait la caisse ? Moi, à part les pommes des douches, je ne peux pas tout assumer.
Pour le déjeuner je grignote avec mes patrons, chez eux. Lui, il a d’abord rechigné, puis il a accepté. Il le regrette déjà. A chaque fois qu’il parle à sa femme d’un sujet sur lequel j’ai des lacunes, je l’interromps en lui demandant le pourquoi du comment. Je l’agace, alors, il ronchonne ou s’énerve. Tant pis, c’est ça nature !



Une annonce rentable

Encore une fois, mon avis compte pour du beurre. Même si mon père n’a pas eu beaucoup de difficultés à me convaincre de sa dernière lubie, je me demande quelle mouche l’a piqué pour vouloir se lancer dans cette nouvelle aventure même s’il semble avoir l’intention de la vivre à travers moi :
« Régine, j’ai pensé qu’à seize ans et demi, tu souhaiterais peut-être entreprendre une correspondance avec un jeune homme de ton âge, aussi, je te propose que l’on fasse passer une petite annonce dans un journal spécialisé. »
Il faut vraiment qu’il ait envie d’écrire, c’est son dada, et qu’il n’ait pas actuellement d’autres intérêts d’écriture, pour avoir eu cette nouvelle trouvaille alors que personne ne doit m’approcher de trop près. Je reçois, assez rapidement, des réponses concernant « mon annonce » :


          Jeune fille sérieuse, on me dit jolie.
          Cherche jeune homme pour entretenir
          une correspondance.
          Possibilité de rencontre si une entente
          réciproque s’établit à travers un courrier
          montrant des idéaux communs -

Bien sûr…après réception des premières lettres, si je choisis les garçons auxquels je veux répondre, c’est lui qui me dicte ce que je dois écrire, selon ses impressions à lui et non selon les miennes. Je reçois 167 lettres ! Je suis estomaquée, extrêmement surprise de tout cet afflux de courrier. Mon père, qui lui, a de l’estomac, est ravi d’en avoir pour son argent puisqu’en plus des écrits il y a échange de photos. Certains, et c’est tant mieux, en voyant mon portrait ne m’écrivent plus ; hic…c’est vexant quand même ! Pour d’autres, et c’est tant pis pour eux, j’y mets, de mon plein gré, un terme rapidement.
Je finis, tout de même, par m’imposer auprès du paternel. Je n’en garde qu’une dizaine, pour finir par n’en garder qu’un seul. Je choisis un beau jeune homme de dix huit ans, blond aux yeux bleus. Il est ceinture noire de judo et envisage de devenir gendarme. Il me paraît très sérieux.
Quant à moi, je ne suis pas entrée dans le jeu pernicieux de celui qui me sert de père ; j’ai pris mon histoire en main.
Jean-Paul et moi nous nous écrivons des lettres d’amour, et je les écris toute seule.



La vieille et son placard

Je vais regretter ma patronne des bains-douches du bd Sébastopol où je viens de passer un mois et demi. Mon père ayant, dit-il, mûrement réfléchi, tiens… d’habitude il réfléchit plutôt à la va-vite, a décidé que nous repartions au grand air à Callas du Var où il a gardé sa location. Dans mes bagages, j’emporte précieusement les lettres d’amour que m’écrit Jean-Paul. Je lui poste un courrier de dernière minute et lui assure que dès qu’il viendra me voir, on lui fera découvrir la Provence en faisant de belles ballades en voiture. Pour lui, qui est du centre de la France, le nombre de kilomètres qu’il doit faire en train afin de descendre dans le Var, est juste un peu plus long que s’il montait sur Paris. Ce qui est important, pour nous deux, c’est notre rencontre.
Arrivés à Callas, après une journée de repos, on va rendre visite aux Normands-Indochinois à Cuers. Nanou n’est plus chez eux, elle est repartie auprès de sa mère pour la rentrée des classes. J’espère que sa vie est moins agitée que la mienne vu qu’elle voit moins souvent le paternel. Dernière nouveauté, il m’a trouvé une place comme gens de maison, (bonne à tout faire), chez une vieille femme, veuve d’un officier de marine. Elle habite une belle H.L.M qui, d’un côté, donne sur la rue principale avec un accès rapide au marché et qui, de l’autre côté, dispose d’une superbe vue donnant sur le port avec ses activités marchandes et militaires. Cette femme ayant rapidement besoin d’une employée, je prends mes fonctions le jour même où mon père me présente. Une fois l’appartement visité :
« Tu vois Régine, me dit-il, la cuisine c’est ton univers. Tu disposes aussi…d’une petite chambre. »
Ce que cet encrassé de la cervelle appelle «une petite chambre» est un débarras où la vieille a l’intention de me faire dormir ! Il y est installé un sommier et un vieux matelas avec une minuscule table de nuit et un réveil…pour que je n’oublie pas de me réveiller le matin, sans doute ? Je suis en rogne :
« Mais Madame ! Vous avez une chambre de libre, pourquoi voulez vous me faire dormir…dans un…placard ?! Je vais étouffer !!
- Ce n’est pas un placard d’abord, et puis, vous laisserez la porte ouverte la nuit, bien sûr ! Justement ce lieu, que vous appelez une chambre, est un boudoir où vous pourrez vous détendre lors de votre heure de repos. »
Ne pouvant obtenir gain de cause, j’affiche mon mécontentement par une moue dédaigneuse juste avant que celui qui n’attend que ma paye à la fin du mois, et qui est pressé de partir, s’en aille.



La paillasse

Je suis chez la veuve depuis quelques jours, lorsque me reprennent de nouvelles douleurs en urinant. Je dois boire beaucoup d’eau, surtout sous forme de tisane. C’est pourquoi, en accompagnant la douairière faire le marché, j’en profite pour m’acheter de quoi faire des infusions. C’est un moment de détente pour moi de mettre le nez dehors et de regarder les étalages. Ma patronne regarde, elle aussi, mais d’un œil critique ; elle trouve tout trop cher. Si elle est à l’aise financièrement, elle n’en est pas moins radine. Elle m’a fait nettoyer toutes ses vitres avec de l’eau claire et du papier journal ; j’avais les mains noires à la fin de mon travail. Il paraît que les carreaux restent sans traces en les nettoyant de cette façon, plutôt qu’avec un chiffon et un produit réservé à cet usage. Ça, c’est elle qui le dit ! En tous cas moi j’y suis restée sur le carreau à vouloir qu’ils brillent sans traces. Il paraît aussi, que c’est un gain de temps de les entretenir ainsi. Ça aussi, c’est elle qui le dit ! N’ayant plus d’énergie j’ai pris tout mon temps pour retrouver des mains et, surtout, des ongles propres. Où est le gain ?

Demain, c’est mon jour de repos. Aujourd’hui, mon père vient me chercher en voiture en fin d’après midi accompagné de Madeleine, la fille de son ami normand. C’est l’occasion de l’informer devant ma patronne, qui elle, fait la sourde oreille, que je dors, depuis que je suis ici, sur un matelas qui sent mauvais. Je suis ravie de lui faire sentir l’odeur :
«Madame, dit-il, il faut que vous changiez ce matelas ! Régine ne peut pas continuer à dormir sur une…paillasse.
- Mais monsieur, c’est un matelas de plumes ! Je vais prendre rendez-vous avec un matelassier pour changer seulement la toile. D’ailleurs, gardez votre fille quelques jours, car comme vous le savez, m’a-t-elle dit, elle a des douleurs en urinant. Je vous propose qu’elle se rende chez mon fils qui est médecin radiologue. Et puis, il serait de bon ton que Régine me réponde lorsque je l’appelle. Par exemple, quand elle se trouve dans la cuisine et moi dans une autre pièce, il me semble qu’elle fait mine de ne pas entendre.»
On dirait que je fais la gueule?! Mon vioc n’a pas intérêt à la ramener, cette vieille peau me prend pour son chien, puisque là où je dors on y respire encore moins bien que dans une niche.
Seule consolation, la photo de Jean-Paul sur la table de nuit…à côté du réveil.



Dernières manœuvres

Le fils de la douairière exerce dans son propre cabinet de radiologie, installé dans sa belle demeure. Il m’a fait une radio de la vessie et il n’a décelé aucune anomalie. Ça me désole de ne pas avoir d’anomalie, car il me regarde comme si j’étais timbrée ce qui n’est pas la façon la meilleure pour me soigner. Je continue de prendre mes comprimés contre la cystite aiguë.
A Callas du Var, le paternel a ainsi le plaisir de me traiter de malade imaginaire. Il en profite également pour abuser de moi, en menaçant de me frapper si je le repousse. Mon seul réconfort, en arrivant ici, c’est d’y trouver une lettre d’amour de Jean-Paul. Oui, mon courrier doit arriver dans les mains de mon dégénéré de père avant que je puisse le lire. Ce vieillard a tous les vices : une perversion mentale, lui donnant le plaisir de s’immiscer dans mon histoire d’amour, ainsi que cette perversion physique sur ma personne ; sans oublier qu’il dépense l’argent que je gagne durement, ne me mettant de côté aucun pécule.
De retour à Toulon, ma patronne me regarde de haut. Son fils lui a dit que je n’étais pas malade, et, elle me montre qu’elle a bien fait changer la toile du matelas ; elle aurait pourtant dû y penser avant !

C’est le grand jour ! Jean-Paul arrive enfin. On va le chercher à la gare en fin de matinée. Pour cette première fois il ne peut rester que la fin de semaine. Je suis toute excitée à l’idée de le voir et en même temps, je suis impressionnée. Impressionnée parce qu’il faut dire que nous ne nous connaissons qu’à travers notre correspondance et des photos, nous pouvons être déçus l’un de l’autre, mais aussi parce que je redoute les réactions imprévisibles du paternel.
Il est là…plus grand que je l’imaginais, je me sens toute petite à côté de lui. C’est timidement qu’il dépose un baiser sur mes lèvres, après s’être présenté et avoir donné une poignée de main à mon père. Je ne suis pas déçue, lui ne semble pas l’être non plus. Il a été convenu qu’il dînerait à la maison et, qu’il dormirait à l’hôtel de Callas. Il a été prévu des promenades pour le lendemain. Tout devrait bien se passer. Oui…mais non, pas avec ce diabolique.
Ce vicieux nous fait monter à l’arrière de la voiture, Jean-Paul et moi, afin que l’ambiance soit à la détente. Elle l’est. Ce voyeur lorgne dans le rétroviseur, tous les baisers passionnés que nous échangeons. Tant pis ! Le dîner se passe bien mais lorsque ce garçon, dont j’imagine déjà être la fiancée, suggère à mon père que je puisse le raccompagner jusqu’à son hôtel, celui-ci voit rouge et le prie de rentrer seul.
Non ! Pour un insomniaque foldingue, comme lui, la nuit n’est pas bonne conseillère.
Le lendemain matin, il m’exprime toute sa rancœur à l’égard de « ce profiteur » qui voulait abuser de ma crédulité et qui voulait dit-il « me sauter », hier soir, à son hôtel :
« J’ai réfléchi et j’ai vu clair dans son jeu, il souhaite venir à Paris à bon compte en trouvant le gite et le couvert. C’est un opportuniste. » J’ai du mal à l’admettre et…pourtant…cet énergumène est bel et bien en train de me monter la tête. Et si tout ça était vrai, si Jean-Paul voulait tout simplement joindre l’utile à l’agréable ?
Dès qu’il arrive de l’hôtel, le paternel ne prend pas de gants avec lui. Pour moi le mutisme s’est installé. J’ai à la fois de la peine et de la suspicion. Je ne vais pas bien. Tel un automate je me soumets à l’autorité. Ce garçon ne contredit pas assez mon père, il le devrait. Tout ça n’est pas bon pour sa défense. Je n’arrive pas à sortir de ma torpeur.
Sans autre forme de procès, nous le reconduisons à la gare. Je suis seule à l’arrière de la voiture. En cours de route, le père le fait descendre de la voiture pour parler seul à seul avec lui. Quand ils remontent, il y a des larmes sur les joues de Jean-Paul.

C’est fini. Il est reparti par le train. Je réagis ? Un peu :
« T’as pas vu qu’il pleurait ?!
- C’est de l’orgueil, c’est tout ! Il est gêné uniquement vis-à-vis de sa famille. »