La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
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          Sans appel !


« Sur notre 31 »

Pendant mon hospitalisation, Maman qui avait du temps libre en a profité pour rendre visite à Pat… et aussi à Papa. Lui, reçoit souvent son amie Jeannine. Elle était là, ce jour là, accompagnée de sa fille Nanou, une gamine de trois ans. Elle a le même âge que Jean-Pierre qui se trouve actuellement en nourrice. Maman est venue avec sa petite dernière, Angélina, qui a maintenant trois mois et demi. Elle a les mêmes grands et beaux yeux bleus que Pierrot, paraît-il. Tout ce petit monde était réuni pour passer une bonne journée « en famille » et pour faire une belle photo souvenir.
Et moi dans tout ça ? Je compte vraiment pour du beurre ! Cette mère a complètement oublié de venir me voir à l’hôpital !
De retour à la maison j’apprends, sans déplaisir, que Jeannine et Nanou vont venir vivre avec nous. Pat et moi retournons à l’école rue Dussoubs. Un soir, en rentrant de l’école, on a la joie d’apprendre que Maman et Jean (son ami), qui vivent maritalement, (toujours à l’hôtel rue Dussoubs), nous invitent au baptême d’Angélina. Ils nous ont adressé une jolie carte, où ils nous proposent que l’on soit ses parrain et marraine ; ce qui nous plait beaucoup car c’est la première fois que cela nous arrive. De plus, on doit aller au restaurant. Cela fait plaisir à Papa que l’on passe une longue journée avec notre mère ; d’ailleurs, moi je ne l’ai pas vue depuis longtemps, j’ai hâte de la voir. Toutefois, Papa à souhaité nous laisser notre libre arbitre : choisir ou refuser de devenir marraine et parrain à onze et douze ans.
Ce jour tant attendu est enfin arrivé. Papa nous a dit :
« Il faut vous mettre sur votre 31! »
Alors on ne se fait pas prier. On met nos beaux effets et on est tout émoustillé. Allez, il ne faut pas être en retard à l’église.
« Maman, c’est nous ! »
Comme elle est belle et élégante et, que sa nouvelle chevelure blonde lui va bien !
Tiens ? Il n’y a pas grand monde à cette cérémonie : un couple de leurs amis, eux avec la petite et nous deux. Je demande à ma mère la permission de prendre Angélina dans mes bras. Quel beau bébé !
C’est l’hiver, il fait froid dans cette église, vivement que l’on aille au restaurant bien au chaud.
Et voilà ! Pat et moi, nous sommes parrain et marraine. D’ailleurs, Maman nous donne déjà nos dragées ; que d’attentions !
« Bon… et bien… les enfants, ils faut que vous rentriez rue Chénier. Nous, on va reconduire Angélina chez sa nourrice. »
Mon frère et moi, on est déconcertés. J’interpelle ma mère :
« Mais… tu nous avais dit qu’on irait tous ensemble au restaurant !
- Oui, mais ça coûte trop cher, on va juste y emmener nos amis pour réduire les frais. On peut pas faire autrement. »
Sur le chemin du retour, avec Patric, on se dit :
« Si… ils auraient pu faire autrement ! Ne pas inviter ce couple qui a eu un rôle très passif. »
Nous trouvons que tout ça n’est pas très équitable.
Arrivés à la maison, notre père, nous voyant rentrés si tôt, n’en croit pas ses yeux. On lui raconte tout, il n’en croit pas ses oreilles.
Il est choqué, totalement consterné, et, il est sincère.



Une nouvelle Maman

Jeannine et Nanou, natives de Bretagne, vivent à présent avec nous rue Chénier. Nanou est une enfant très jolie et très douce, aux yeux bleus et aux cheveux blonds bouclés. Elle va à la maternelle.
J’apprécie la gentillesse de notre nouvelle Maman et, j’aime sa cuisine comme son délicieux poulet aux pommes de terre. Ce qui est bien aussi, c’est que je me trouve moins seul à seul avec mon père, ce qui m’évite le plus souvent de le subir quand il veut me tripoter. Tout ça devrait être terminé maintenant qu’il a une femme ! Pour lui c’est toujours la même rengaine, « cela est normal pour un père qui aime sa fille ». Dire qu’il faut que je sois en pension, en nourrice ou en colo pour ne pas me voir imposer toutes ces cochonneries. Le malaise que je ressens s’accroît au fil du temps, alors, je mets beaucoup d’espoir dans ma belle-mère. Sa présence va sûrement le faire redevenir normal, comme lorsque j’étais toute petite et qu’il y avait Maman.



Ça sent de nouveau le renfermé

Tiens ? Il m’a semblé que Papa et Jeannine parlaient à voix basse… de pension… mais, maintenant que je les entends exprimer le souhait que ses deux grands enfants, à elle, qui vivent chez une de leur tante en Bretagne depuis leur naissance, viennent nous rejoindre rue Chénier ; je me dis que j’ai dû mal comprendre.
Et oui ! Notre petit deux pièces n’est pas assez petit pour cinq personnes, il vaut mieux lui ajouter deux adolescents ! Jeannine a proposé à sa fille aînée et à son fils cadet qu’ils passent les vacances de Pâques chez nous. Mais tout cela est une ruse ! Leur mère et notre père veulent leur forcer la main pour qu’ils habitent définitivement avec nous. Patric et moi avons comme recommandation de les accueillir du mieux que l’on peut, afin de leur donner l’envie de rester. Dans le fond c’est peut être une situation intéressante, pour nous deux, pouvant nous éviter un retour éventuel en pension ?
Nous nous apprêtons donc à en rajouter, même si c’est artificiel.
Mais les évènements se déroulent différemment de ce que ces adultes pensaient. Arrivés à la maison, les enfants de Jeannine ne se laissent pas duper. Au bout de deux jours, prétextant qu’ils vont adresser à leur tante une carte postale, ils lui téléphonent pour lui expliquer la situation. Le lendemain ce sont les deux tantes, (sœurs de Jeannine), qui sonnent à la porte. Elles sont venues pour ramener chez elles, en Bretagne, « leurs enfants ».
La colère de notre père se reporte sur mon frère et moi :
« Tout ça est de votre faute ! Vous ne leur avez pas porté assez d’attention. Vous allez retourner en pension ! »
Et si je n’avais pas mal compris ? Si cet agité mental avait prévu ça depuis le début : accueillir les enfants de Jeannine, nous remettre nous, en pension et, lui, vivre cette diversité dont son cerveau de malade a constamment besoin.



Pension en retour

Vu que Patric était considéré, dans son ancien internat, comme un garçon trop indiscipliné, mon père a dû le changer d’établissement ; ce qui l’oblige, lui, à me conduire au rendez-vous des pensionnaires gare Saint-Lazare, toujours devant le monument aux morts, puisque moi je retourne dans la même institution, à l’opposé de la pension de mon frère.
En classe, (de nouveau en CE2), je suis une élève moyenne. Je trouve ma maîtresse belle et gentille, même si elle nous oblige à apprendre les tables de multiplication par cœur. Cela ne me dérange pas car je les ai bien apprises. Je me sens fortiche dans cette matière lorsqu’elle nous les fait réciter. Le moins drôle c’est que mon ancienne copine, Valérie, qui est dans la classe supérieure, m’ignore complètement. Je pensais la retrouver dans le même état d’esprit, mais elle ne m’a même pas écouté lorsque je lui ai expliqué tout ce qui m’est arrivé. Alors dans ma classe, je me suis faite une nouvelle amie. Elle est externe. Tous les matins elle m’apporte une bouffée d’air frais de l’extérieur. C’est beaucoup plus respirable comme ça !



Rapport de force

Pour les vacances scolaires, Pat est allé en colo dans un château en Touraine et moi dans la Drôme près de Saint Paul Lès Romans. J’en garderai un bon souvenir, à l’exception des champs de blé coupés. Les monos nous les faisaient traverser pour arriver plus vite au lieu de pique-nique. Nous…les pauvres filles, étions nombreuses à avoir des sandalettes ouvertes et nos orteils se piquaient trop souvent sur le chaume, ces tiges redoutables, qui restent dans le sol lorsque le blé est fauché. Pourtant, tout ça n’est rien en comparaison de cette drôle de manière que nous avons eu de nous y prendre, ma copine et moi, pour devenir amies. Notre première rencontre fut explosive ! Nous étions en désaccord total sur un sujet, et, la seule façon de résoudre notre différend fut de nous battre comme deux chiffonnières en nous roulant au sol tout en se rouant de coups. Heureusement, notre monitrice était bienveillante. Elle vint nous séparer sans nous faire de reproches et nous proposa, à toutes les deux, de l’aider dans ses nouvelles activités : donner les premières formes à de futures poupées de chiffons.
Nous sommes devenues inséparables jusqu’à la fin de la colo et… les chouchoutes de notre mono.



Les dommages que subit Patric

En rentrant de vacances ce n’est pas une nouveauté, pour mon frère et moi, d’apprendre que nous partons tous les deux en nourrice. Cette fois ci, nous allons dans la campagne de Cosnes (dans la Nièvre). Je suppose que nous avons toujours une petite mine de papier mâché, malgré des vacances bien aérées ? A moins que notre père préfère rester en tête à tête avec sa nouvelle famille, Jeannine et Nanou ?

A Cosnes, nous sommes placés chez des gens qui habitent une maison neuve. Ils ont deux enfants et plusieurs nourrissons, afin de pouvoir rembourser les traites de leur habitation. La chambre de toute cette marmaille est un vrai dortoir. Le matin, le petit déjeuner est souvent gâché par le reste de potage au vermicelle, de la veille, que la dame met dans le lait chaud, comme cela, ce n’est pas perdu pour tout le monde ! Nous ne restons pas longtemps chez ces gens là, car Patric est volontaire; il ne se soumet pas aux ordres du chef de famille qui lui impose, le soir en rentrant de l’école, d’aller au sous-sol cirer les chaussures de tout ce petit monde.
Pourquoi ne pas faire ce travail à plusieurs ! Je me propose de l’aider, mais ce bonhomme ne veut pas. Il prend mon frère pour un esclave ! J’entends des éclats de voix au sous-sol, alors je descends les escaliers pour assister, totalement choquée, à la correction que reçoit Patric. Ce sale type lui inflige un coup de pied dans le dos, ce qui a pour conséquence de faire perdre l’équilibre à mon frère et de le projeter sur les marches d’escalier.
Quelques jours plus tard, notre père est contacté par les parents nourriciers qui lui expliquent…à leur manière, les raisons qu’ils ont de ne plus vouloir garder Patric. C’est à un employé des services sociaux que notre père à recours pour nous conduire chez d’autres nourrices de la région. Je suis formalisée qu’il ne se soit pas déplacé lui-même. Je prends ça pour un acte de lâcheté. Le monsieur est très gentil, il me dit que la nourrice veut bien me garder, moi seule, mais je refuse puisque j’ai le choix de partir. Je ne dis pas à cet homme comme je hais ces gens. Il insiste un peu en me précisant que Pat et moi, nous ne serons pas ensemble. Je veux partir quand même.



Rares instants d’insouciance

Patric se trouve chez des paysans, dans une petite ferme, où «paraît-il» il se plaît bien.
Moi je suis dans un village, chez une grand-mère qui garde en semaine son petit-fils de cinq ans. Elle accepte que je vienne chez elle provisoirement pour, dit-elle, rendre service. Elle se sent trop vieille pour s’occuper de deux enfants trop longtemps.
Au début elle est gentille avec moi, vu que mon père lui a promis monts et merveilles (pécuniairement). J’ai le droit, le soir, si je le souhaite, d’ajouter dans mon potage du beurre « et » de la crème fraîche; je lui assure que du beurre « ou » de la crème fraîche me contente très bien. J’ai le plaisir de trouver un bon lit avec un bon édredon. J’ai aussi une brique bien chaude, enveloppée d’un chiffon, pour me réchauffer les pieds puisqu’il fait déjà froid en ce début décembre et qu’il n’y a pas beaucoup de chauffage.
Je vais dans une petite école où il fait bon vivre en classe et même à la récrée. Je suis étonnée de voir que je travaille plutôt bien en cours avec mon instituteur. Il est également le directeur de ces deux grandes classes, où est groupé tout l’enseignement primaire du centre ville. C’est la première fois que j’ai un maître d’école et il est très gentil ! Mais j’ai une double chance, en ayant trouvé tout de suite une copine. Elle est l’une des deux filles de mon instituteur et elle est aussi gentille que son papa.
Mais que ce passe t-il ? Parce que ma vieille nourrice n’a pas son domicile situé dans le secteur géographique qui correspond à ma chère petite école, on veut me changer d’établissement ! Je me retrouve de nouveau dans une école où il y a foule. Foule d’enfants ! Foule d’adultes ! C’est très grand ici. La peur m’envahit, cette peur de l’inconnu, cette peur des autres. L’air de cette grande cour de récréation m’est irrespirable, et je n’ai pas de copines. On ne me voit pas. Dans la classe, je ne comprends pas ce que l’on attend de moi, on me parle pour la énième fois en chinois. Je suis très affectée.
Tout ça ne suffisait sans doute pas. Un soir après l’école, ma vieille nourrice m’attend au tournant :
« Ton père ne s’est pas tenu à ses engagements, il n’a pas de parole ! » Puis, elle prend un illustré pour me taper dessus. Heureusement qu’elle ne tape pas aussi fort que lui. Côté chaleureux, je cumule. Je n’ai plus le droit le soir, à l’heure de la soupe, à ce petit supplément qui transforme le potage en gourmandise (depuis quelque temps déjà, j’adore la soupe moulinée). Je n’ai plus droit, non plus, à la brique bien chaude dans mon lit froid. Heureusement que cette vieille bique ne m’a pas retiré l’édredon ; il faut tout de même que je me méfie ! Juste avant les fêtes de Noël, je reçois un courrier de mon père qui me donne des nouvelles de Patric. Malgré que nous soyons dans la même région, à quelques kilomètres l’un de l’autre, nous ne nous voyons pas.
Pour Noël, je vais quelques jours avec la nourrice chez les parents de son petit fils. Le « Père Noël » est passé ; je reçois un livre de la bibliothèque rose qui m’intéresse assez peu. Dommage qu’ils ne savent pas que, depuis peu, je me passionne pour des lectures de la bibliothèque verte concernant une jeune fille détective : Alice, aidée dans ses enquêtes par ses deux cousines et son fiancé.
Tiens, au petit déjeuner ça recommence ! Ce doit être une recette de la région ? De nouveau, dans mon lait chaud, une quantité du reste de potage de la veille.



Rebelote

J’ai douze ans, l’hiver est en cours et je suis de nouveau rue Chénier.
Pas pour très longtemps, comme d’habitude. J’apprends, au passage, que mes parents ont enfin pu divorcer, officiellement, après tant d’années de séparations ! Papa parle de remariage avec Jeannine, ce qui ne l’empêche pas de m’annoncer mon prochain départ pour Ballan-Miré. Cette fois je vais chez les cultivateurs où Patric avait fait ami avec cette fille, Gigi, avec laquelle je n’avais pas sympathisé quand on était allé, chez eux, y prendre un goûter. C’est toujours mieux, malgré tout, que de retourner chez cette acariâtre Tatie que j’espère ne pas rencontrer. Mon père me donne des détails sur le procédé qu’il a employé pour convaincre cette femme, qui a déjà trois enfants en garde, de me prendre chez elle : toujours le même, une bonne rémunération. Je suis écœurée d’apprendre que pour me recevoir, moi, elle s’est séparée des petits jumeaux, qui sont retournés à l’Assistance Publique. Elle ne les aimait pas alors ?! Pourtant, elle les a élevés jusqu’à l’âge de six ans. Je suis inquiète du sort qui m’attend chez cette femme si mon père ne tient pas plus ses promesses, avec elle, qu’il ne les a tenues chez la vieille nourrice.



Qui se ressemble…

J’ai terminé l’année scolaire à Ballan. Comme je le craignais, mon père n’a certainement pas dû verser tous ses gages à la nourrice, puisque cette femme a passé une bonne partie de son temps à être désagréable avec moi. Je n’ai pas trouvé, chez Gigi, de soutien ni de camaraderie. Elle avait une copine et elle ne m’a jamais intégré à leurs jeux. Cette fille, enfant déplaisante et gâtée, a été totalement adoptée par ces cultivateurs dès son arrivée chez eux, à sa naissance, leurs enfants étant déjà adultes.
Je n’ai pas vraiment mangé à ma faim, non plus. Je me souviendrai, quelques fois, de cette après-midi où ils sont allés dans les bois ramasser des morilles et, de l’incidence qui s’en suivie. Je ne les ai pas accompagnés car je n’aime pas les champignons. Le dîner me réserva une mauvaise surprise. La nourrice avait battu des œufs en omelette, après avoir cuisiné une préparation avec la cueillette. Avant qu’elle ne fasse son mélange je lui avais proposé qu’elle me prépare une petite omelette sans champignons, lui rappelant que je ne les aimais pas, et, qu’en plus… je ne voulais pas prendre le risque, comme eux, de m’empoisonner ; ce qui généra une réaction furieuse de tout ce pauvre monde. Après m’être faite enguirlander une première fois on me pria, pour me punir, de me rabattre sur de vieilles noix. Je refis front. Je proposai que l’on me donne plutôt un peu de confitures, dont je voyais de nombreux pots sur le haut du buffet, que je pourrais étaler sur de grosses tartines afin de contenter ma faim. Ce fut un « NON ! » catégorique et quelques insultes concernant ma mauvaise éducation. Ma seule chance à Ballan fut, comme je le souhaitais, de ne pas rencontrer Tatie.



Similitudes

Rue Chénier, Pat et moi nous sommes très satisfaits de découvrir notre emploi du temps pour les vacances, malgré que nous ne serons pas ensemble. La grand-mère Pasquier a proposé à mon père de me prendre chez elle pour le mois de juillet. Il est vrai que j’ai douze ans et demi et que je suis plutôt disciplinée. Je ne la fatiguerai pas beaucoup et je lui tiendrai compagnie; et puis…Tours est si près de Cormery. Pour le mois d’août, Papa et Jeannine ont eu l’idée commune que je rejoigne Jean-Pierre et Nanou à Villepinte, où ils sont en nourrice, chez un vieux couple de retraités possédant un petit pavillon. Ces gens veulent bien que je vienne chez eux passer un mois avec les petits. Patric, lui, part pour deux mois à l’étranger, près de Lausanne, chez les «P’tits Suisses ». Il va sûrement être très dépaysé !
Avant la fin de l’année scolaire, Papa avait retiré Patric de chez les paysans pour le placer, dans la même région, chez une autre nourrice. Cette femme gardait déjà un enfant dont elle était satisfaite, car il avait un appétit de moineau, ce qui n’était pas le cas de Patric. Le soir, à l’heure du dîner, il réclamait toujours une deuxième assiette de soupe, alors que cette pauvre femme qui s’était évertuée à ne pas la passer et à laisser de filandreux morceaux de poireaux pour ne pas la rendre appétissante ne réussissait qu’à soulever le cœur de l’autre garçon. Elle ne savait pas que, Monsieur Pat, mon frérot, lui avait l’habitude, avec notre père, sans que cela ne le dérange, de manger, depuis tout petit, deux assiettes de soupe non passées. Elle se plaignit à Papa qu’il mangeait trop et le pria de venir le chercher.



Ma chère Bobette

A Tours, ma grand-mère se plaint que son propriétaire lui a réduit son appartement en lui supprimant sa chambre ; elle était attenante au local de ses voisins, dont la famille s’est agrandie. Léon, le grand-père Pasquier, étant décédé depuis plusieurs années, le propriétaire a estimé que ces mètres carrés étaient plus utiles à cette famille qu’à ma grand-mère, et, qu’ainsi son loyer serait moins élevé. Il lui reste donc sa grande pièce, de beaucoup réduite par son grand lit, et sa petite cuisine. Nous sortons beaucoup, heureusement, pour prendre l’air et rendre visite à tante Yvonne. Mais moi ce qui me tient à cœur, c’est d’aller à Cormery voir Mémère Eugénie. L’idée plait bien à la grand-mère Pasquier.
On lui envoie donc une petite carte, et ma chère petite Mémère nous répond rapidement pour nous inviter deux ou trois jours.
Je suis totalement exaltée pendant le trajet pour Cormery. Dès notre arrivée chez Mémère, se sont de joyeuses retrouvailles. Ça fait tellement longtemps que nous ne nous sommes pas vues (deux ans et demi). Elle trouve que j’ai grandi, moi je trouve qu’elle a un air grave. On dirait, lorsque je cherche sa petite chienne Bobette, qu’elle est gênée :
« Mémère ! Elle est où Bobette ?
- Et bien…Régine, Bobette est morte. Mais, tu sais, elle était très vieille, elle a vécu longtemps. Viens, regarde. Je l’ai enterrée ici, dans le coin, près de la barrière et j’ai planté des pensées sur sa tombe. » Je suis très triste, mais je comprends qu’elle a eu une belle vie auprès de Mémère.
Plus tard, que de bons souvenirs je garderai de Cormery, un des rares endroits où je serai trop peu allée. Les adultes disent souvent que se sont les souvenirs de leur enfance dont ils se rappellent le mieux. Bien sûr, c’est logique ! Je comprends pourquoi ! Les souvenirs sont deux fois plus grands parce que l’on est deux fois plus petit ! Alors on s’en souvient toujours.



Nanou

A Villepinte, je suis plutôt bien chez ce couple de retraités. Ils vivent dans un petit chalet en bois où nous sommes un peu à l’étroit, mais où l’ambiance est bonne. Avec Nanou et Jean-Pierre,(Ils ont tous les deux quatre ans et demi), j’ai l’impression d’être en famille et je prends le temps de les pouponner. Je les trouve si mignons, ils s’entendent très bien, on dirait qu’ils sont jumeaux.
C’est heureux pour la petite Nanou, car Papa nous a raconté, à Pat et à moi, un drame qui est arrivé lorsqu’elle était toute petite.
Quand Jeannine l’a mise au monde, elle n’est pas arrivée seule, elle était en communion avec son frère. Oui, Nanou avait un jumeau !
Leur mère, qui travaillait, les a placés tous les deux en nourrice. (Le géniteur n’ayant pas pris ses responsabilités).
La femme, qui les avait en garde, prise un jour d’une violente colère, a frappé durement le petit. Il était hémophile ce bébé, le coup lui a été fatal.
Aujourd’hui, c’est bien, Nanou a retrouvé un petit frère.



Tous en famille

Début septembre 1962. Patric est revenu tout guilleret de la Suisse, les deux petiots et moi de Villepinte. On dirait qu’il fait bon vivre chez nous rue Chénier. Oui ! Papa et Jeannine ont décidés que nous allions rester tous ensemble dans notre petit appartement. Jeannine s’est arrêtée de travailler pour s’occuper de nous quatre. Papa travaille, heureusement, car il faut nourrir tout ce petit monde, et pour lui, il lui faut satisfaire son besoin constant de changer d’air et d’endroit. C’est bien de le voir le moins possible et, d’avoir des moments pour s’oxygéner l’esprit. Pat et moi avons des craintes, dès qu’il s’agite, qu’il ne sache pas profiter de cette vie planifiée et qu’il fasse tout basculer. Pour le moment, on a décidé tous ensemble qu’on appellerait Jeannine « Maman ». Avec Pat ça nous est venu naturellement, on ne se force pas, et Pierrot est si petit qu’il apprécie particulièrement cette chaleur maternelle. Lui et Nanou vont à la petite école de la rue Saint-Denis. Nous, les deux aînés, on est retournés rue Dussoubs. Je suis au cours moyen. Jeannine a eu des compliments de ma maîtresse concernant mes résultats scolaires. Je suis une bonne élève, et, j’adore mon institutrice ! C’est une jeune fille belle et très gentille et, en plus, je suis sa chouchoute ! Quand elle s’absente de la classe, je suis désignée pour m’installer à son bureau et faire régner le calme ; j’y arrive plutôt bien. (Je suis une élève qui fonctionne à l’affectif, que de mauvais traitements m’arrivent et je me referme comme une huître). J’ai une bonne copine, Kristina qui, quel dommage, est un peu excessive avec moi. Elle refuse que nous fassions amies avec une nouvelle venue que moi j’aime bien, car elle est très rigolote. Pourtant, Kristina devrait penser à moi, elle doit partir dans les prochains mois, en Suède, rejoindre sa mère native de ce pays. Ces deux frères, eux, vont rester à Paris avec leur père. Si elle et moi nous nous chamaillons, quelques fois, malgré ça nous revenons toujours l’une vers l’autre. Jeudi prochain, elle me propose que je vienne prendre un goûter chez elle. J’en parle à Papa et à Jeannine, tout en restant confiante, mais j’ai tort. Mon père, qui désapprouve cette idée, veut se donner bonne conscience en m’assurant que ma copine aura une désagréable impression, le jour où je lui rendrais son invitation et qu’elle verra la vétusté de notre petit logement. Dans le fond, il n’a peut être pas tout à fait tort, elle serait déçue. Chez elle, m’a-t-elle dit, elle a une chambre pour elle seule et ses deux frères ont une chambre pour deux. Quelle chance ! Ici on a un grand deux pièces et une petite cuisine pour six.
Elle a aussi un grand frigidaire avec son bac à glaçons. Ouais… réflexion faite… je ne vais pas pouvoir accepter son invitation.
Depuis tous petits notre père nous a appris à jouer à la belote. De plus, Papa et moi nous nous passionnons pour le jeu de jacquet. A présent, avec Jeannine, ils souhaitent apprendre les règles de la belotte aux petits derniers, afin de jouer tous ensemble.
Quelquefois, le jeudi, Patric et moi retournons au patronage de l’hôpital La Salpêtrière. Je ne fais plus de grimaces comme à huit ans. Cet endroit est donc devenu pour moi un lieu de jeu que je partage avec les autres enfants, mais aussi et surtout un lieu de lecture. Dans la grande salle, il y a une bibliothèque (très ludique) où je lis avec voracité les contes des Mille et Une Nuits. Je suis obligée de le faire avec une certaine rapidité afin de me gorger le plus possible de ces lectures qui me captivent. Il me faut ensuite quelques minutes pour réintégrer le monde réel. Mon frère, lui, a découvert, dans la bibliothèque de notre père, des livres sur la mythologie grecque pour laquelle il se passionne. Ce qui ravit Papa.
A l’école il y a du changement, notre maîtresse est malade. Elle a été remplacée par une autre jeune femme. Malgré qu’elle soit douce et aimable je suis triste de ne plus voir mon institutrice, surtout lorsque j’apprends qu’elle ne va sans doute pas revenir. Moi qui suis devenue la première de la classe, ce changement me perturbe. A la récrée, j’ai décidé que Kristina doit accepter que nous fassions amies avec la fille rigolote ; elle s’appelle Josy. Mais Kristina le prend mal et se fâche (définitivement) avec moi, ce qui me chagrine beaucoup. Josy me fait rire car elle a beaucoup d’humour et je ne regrette pas que l’on soit devenue copines. C’est heureux pour moi, en classe, je m’habitue plus facilement que je ne l’aurais cru à ma nouvelle institutrice.
A la maison, il y a quelque chose que je ne comprends pas. Ma tirelire était remplie de pièces car je suis très économe. Dès que j’ai de l’argent de poche, je le mets de côté, je n’achète rien. Pourtant… là… ma tirelire est vide ! Voyant mon étonnement mon père s’exclame :
« Ah oui… ne t’inquiète pas ! On t’a emprunté provisoirement ton argent, car on est à sec ! Mais on va bientôt avoir une rentrée et tu récupéreras tes sous. » (Je n’ai jamais revu ma belle petite cagnotte)
.
Je vais larmoyer auprès de Patric, dès que nous sommes en tête à tête. Lui, dépense ses sous au fur et a mesure. Alors, il me rappelle :
« Je t’avais prévenu, c’est bien fait pour toi ! Lorsque tu m’avais quémandé des caramels, je t’avais dit d’aller en acheter avec ton argent car je savais que tes sous étaient une réserve pour les parents.
- Heu… Patric… t’aurais pas un ou deux caramels ? »



Anarchiste libertaire ?

C’est presque la fin novembre. Par la fenêtre de la chambre Patric aperçoit, au bout de la rue Sainte-Foy, son meilleur copain, Tino. Il se trouve, avec toute leur bande, devant le passage du Caire donnant dans la rue d’Alexandrie. Le temps que mon frère les rejoigne, ils sont déjà partis.
Dans la soirée, Papa est aux quatre cents coups! Deux policiers se présentent chez nous pour l’informer que son fils se trouve retenu en garde à vue, avec d’autres adolescents de ses amis, au commissariat. Il comprend maintenant pourquoi Patric tardait à rentrer. Rien que de voir la tête de mon père, qui rage intérieurement, j’ai peur pour mon frère. Mes craintes sont fondées ; Patric me le confirmera plus tard :
« Quand je suis arrivé dans le passage du Caire, me dira t-il, j’ai aperçu Tino et deux autres potes. Ils s’apprêtaient à sortir rue du Caire. Je ne saisissais pas pourquoi certains passaient par la galerie qui conduit rue Dussoubs. Mais j’ai vite compris, en voyant les flics débarquer, que mes copains avaient fait des conneries ! Ils nous ont tous embarqués au commissariat. Quand le paternel est arrivé, les flics qui m’avaient mis dans le même sac que mes copains, ça l’a rendu furieux contre moi ! Il s’est approché et il m’a giflé très violemment devant la police. »
Totalement indigné des réactions de son père, ayant pris pour argent comptant la seule version des policiers, sans même attendre les explications que son fils avait à lui donner, Patric s’empressa, dès qu’ils furent dehors, de lui rappeler qu’il se prétendait anarchiste libertaire et le mit en présence de ses contradictions. Dépourvu d’une totale objectivité, ou ne voulant pas perdre la face, il ne vint à l’esprit de notre père que cette seule réponse :
« T’avais qu’à pas te faire prendre ! »
Mais pour se faire prendre… il faut qu’il ait fait quelque chose ?!
Pat en resta baba ! Ce bonhomme n’a décidemment pas la capacité de raisonnement qu’il dit avoir. Mon frère essaya encore de désobstruer ce cerveau complètement bouché à l’émeri :
« Me faire prendre ! Pourquoi tu dis ça ? Par rapport à quoi ? »

Cherche pas Patric…c’est comme tout le reste, passé, présent… et même l’avenir, c’est sans appel !