La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
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          Tic, Tac, Toc.


Le petit dernier

C’est une vive émotion que nous éprouvons mon frère et moi depuis que notre père nous a annoncé la naissance de Jean-Pierre, notre petit frère. Maman a accouché fin décembre et, en ce mois de mars 58, elle vient de le confier… à une nourrice. On sait bien que Papa n’est pas le père de ce petit garçon, mais il en parle beaucoup. Nous sommes très heureux qu’il ait eu l’accord de notre mère pour nous emmener le voir dimanche prochain. Aujourd’hui c’est jeudi ; nous allons au patronage de l’hôpital La Salpêtrière, où travaille Papa. Il aime vraiment bien l’ambiance du milieu médical… pour nous tous lorsque nous sommes malades, et pour lui depuis qu’il y a trouvé un emploi ! Il est fier d’avoir été recruté à 57 ans comme électricien au service ouvrier. Il dit à tous qu’il travaille à « l’A.P. », et se vante avec nous de savoir tout faire. (Puis il occupe ensuite un emploi de mécanicien frigoriste aux cuisines; mais l’ennui le guette sûrement… alors il devient secrétaire d’un responsable du siège, pour retourner, tout compte fait… au service ouvrier comme monteur en chauffage).
Il est vrai qu’il vaut mieux savoir tout faire, quand on ne tient pas en place !
Au patronage, le bon côté c’est que je suis avec mon frère et que l’on peut s’amuser autant que l’on veut. Pourtant, en ce qui me concerne, il y a un mauvais côté ; les autres ont du mal à m’accepter car j’ai des manies : des tocs, (répétition des mêmes gestes), et, des tics qui me font faire beaucoup de grimaces. Je dois sans doute leur faire peur et leur sembler laide, car les garçons me traitent de sorcière. Déjà à l’école primaire de la rue Dussoubs, à la récréation, on ne s’aperçoit de ma présence, que pour m’affubler de petits noms sympathiques : La nouvelle… Béton armé… Sait pas lire…

C’est dimanche! C’est un double plaisir aujourd’hui ; non seulement je vais pouvoir câliner Pierrot, (C’est le surnom, que l’on a donné à Jean-Pierre), mais en plus, pour nous rendre à Boissy- sans-Avoir en Seine et Oise où il est placé, notre moyen de transport, c’est la moto que Papa vient de s’acheter. Une belle Motobécane de 175cm3, qu’il appelle « Rosalie ». Elle a une très grande selle arrière pour nous asseoir Patric et moi. Quel beau voyage. Patric se trouve derrière Papa et se tient à la poignée de la selle, moi je tiens Patric par la taille avec les jambes reposant confortablement dans les sacoches en cuir.
Je n’ai pas d’appréhension, je fais confiance à Papa. Quelle belle destination, je vais pouvoir jouer avec mon petit frère ! Dès notre arrivée, la nourrice va chercher Pierrot qu’elle entend se réveiller, tout en me proposant que je lui change sa couche. Je suis impressionnée. Le voilà ! Qu’il est mignon et souriant et qu’il est dodu ! Il est beau avec ses grands yeux bleus et ces cheveux bouclés. Un vrai petit baigneur ! C’est le plus beau de tous les nourrissons qu’il y a ici… et il y en a beaucoup ! Lorsque je le change, sous l’œil attentif de la nounou, il se met à faire pipi en faisant un grand jet si bien qu’il arrose ma robe et mon gilet. Papa et Patric sont morts de rire ! Moi je suis plutôt inquiète quand la nourrice me prête des vêtements car je redoute que Papa ne me laisse ici, ayant dit récemment qu’il me trouvait une petite mine de papier mâché. Ouf ! On repart rapidement tous les trois. Papa, qui a loué un box pour Rosalie à la Porte des Lilas, veut arriver avant la nuit.



Le secret

A la maison, on mange fréquemment du beefsteak haché de cheval. Papa et Patric l’aime cru, et c’est comme cela qu’il est servi le plus souvent. Moi je ne l’aime que cuit. Malgré ça, je dois suivre le mouvement sous peine de me faire taper, si bien que je le mange sans respirer et presque sans le mâcher.
Pourtant, j’adore aller avec mon frère à la boucherie chevaline de la rue Saint-Denis, lui aussi d’ailleurs. La cause en est, que Patounet et moi on a un secret…
C’est une véritable exaltation pour nous deux, de savoir que notre père n’est absolument pas au courant de cette rencontre que l’on fait, en allant acheter notre viande hachée. En cours de route, à l’aller comme au retour, nous nous arrêtons pour faire la conversation à un vieux monsieur. Il tient un kiosque de billets de loterie, et, on est ravi car il nous donne toujours quelques bonbons que l’on mange en douce tout au long de notre parcours. Il nous aime bien et c’est réciproque. Cette complicité et ces cachotteries sont un réel plaisir pour nous deux !



Toquade

En ce mois d’avril, j’ai toujours une petite mine de papier mâché. Ce qui est très bien car Papa me confie à Mémère. Patric reste rue Chénier. Pour l’école, de toute façon, pour moi c’est bien nulle part, donc autant que je sois à Cormery. Aujourd’hui c’est dimanche.
Maman, qui est de passage à Tours, vient me voir cet après midi. Ma petite grand-mère me propose, que je porte ma belle robe verte et rouge qu’elle s’est appliquée à bien repasser ; ce que je fais avec enthousiasme car je suis très coquette. Puis, elle me noue la ceinture au dos en faisant une jolie boucle, ce qui nous met en valeur…ma robe et moi. Mais je suis rapidement mal à l’aise. Mémère croyant m’avoir trop serrée me donne plus d’ampleur à la taille; sans résultat, je suis toujours mal à l’aise. Pensant que je fais un caprice, car je commence une colère, elle persiste pour que je garde cette robe. Mais il est vain d’insister, car je deviens grimacière et mon excitabilité me fait adopter cette attitude que j’ai depuis quelque temps. Je tire sur ma ceinture par des coups secs, et, je reste sur la même fréquence jusqu’à ce que ma grand-mère capitule. Avec ce comportement, mon père dit que j’ai « des toquades ». Ma grand-mère, elle, est juste un peu déçue que je remette mes vêtements en cours.
L’après midi, ma mère qui ne fait que passer…et qui est tellement pressée de repartir m’offre, avec une mine satisfaite, un petit pantin en peluche bleue qu’elle ose avouer avoir gagné dans une loterie ! Je le trouve bien maigrichon comme cadeau, et même si ma couleur préférée est le bleu comme les saintes vierges de ma grand-mère, je préfère de beaucoup son cadeau à elle ; ce petit chapelet bleu, protégé dans son joli écrin : un petit œuf multicolore qui s’ouvre par son centre.
Quelle grand-mère étonnante, elle ne s’énerve jamais. Ah si ! Juste une fois… Mémère Eugénie parle peu du passé, mais, une chose est sûre, elle garde un très mauvais souvenir de l’envahisseur. Une affliction particulière suivie d’une vive colère la fit sortir de ses gonds, le jour où Papa eut la mauvaise idée d’évoquer des faits concernant la dernière guerre :
« Sales boches ! » s’exclama t-elle.
Bon d’accord… mais elle a fait deux guerres, tout de même.

Mai et juin se passent rue Chénier. J’ai beaucoup pleuré de quitter ma grand-mère et elle en a été attristée. Mais ça, c’était avant que mon père ne vienne me chercher à Cormery, car il aurait été capable de me frapper s’il m’avait vu en larmes.
Il est complètement toqué ce bonhomme là !