La Petite Fille à la Mine de Papier Mâché
 
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          Vivre avec un fou


C’est par le grand bureau de placement de la rue Montmartre que mon paternel m’a trouvé un nouvel emploi. Puisque je suis manuelle et que petite fille j’aimais faire des habits à mes poupées, il a une nouvelle idée : que je fasse un apprentissage dans la couture. L’idée ne me déplaît pas, ce travail me semble gratifiant. C’est donc dans une fabrique de confection de la rue Saint Denis, chez des Arméniens, que je débute un lundi matin. Je suis très anxieuse le premier jour même si le travail d’une débutante est répétitif, (coudre les poignets aux manches des chemises), cela demande beaucoup de concentration et d’habileté avec ces vieilles machines dures à manipuler. Pour tout dire, ça deviendra gratifiant beaucoup plus tard…ou jamais… étant donné qu’au bout de dix huit jours mon père pense que mon salaire comme apprentie n’est pas assez valorisant. C’est la raison pour laquelle il m’a trouvé, dans l’habillement, un emploi de vendeuse débutante, rue d’Aboukir…mieux payé.
Patric et moi sommes logés à la même enseigne. Le pater prend toute notre paye, quant à l’argent de poche on n’en a presque pas du tout.
Au mois de mars, je débute, donc, pour la énième fois dans une nouvelle profession : aide vendeuse à l’essai dans une boutique de confection chez des grossistes. Ils fabriquent et vendent des vêtements, (ici uniquement féminins), à des détaillants. J’apprends rapidement, avec l’aide de ma patronne et de sa vendeuse, à bien différencier les tissus. Si au départ j’appréhende la clientèle, je me surprends moi-même à vite apprécier mon travail. J’ai la chance de ne pas avoir à additionner les articles, c’est la patronne qui s’en charge à la caisse. Ici, comme dans tous les magasins de la rue d’Aboukir, de la rue Saint Denis et de tout le sentier, ce sont des Juifs ou des Arméniens qui exercent cette double profession. Le plus souvent, les ateliers de couture se trouvent au dessus des boutiques. Ma patronne est courageuse et opiniâtre, elle dirige son affaire et ses employées toute seule; la vendeuse m’a confié que si son mari n’est pas là pour aider, c’est parce qu’il est gravement malade.
Je me plais bien dans mon nouvel emploi. J’aime toucher toutes ces belles fringues en les présentant aux commerçants qui viennent acheter. Fière de leur montrer, avec assurance, mes compétences à bien connaître tous ces textiles. Je suis dans cette place depuis deux mois, et, je mesure ma chance de pouvoir rentrer rue Chénier pour déjeuner, dîner et dormir à la maison où j’y retrouve mon frère le soir.
Mais quand on vit avec un fou… de nouveau sur la brèche, prétextant
que nos maigres revenus ne pouvant pas nous nourrir tous les trois, (Patric est nourri le midi à son boulot), je dois être replacée nourrie et logée. Pourquoi logée? Parce que ce père préfère avoir uniquement la compagnie de son fils. Pourtant, il n’a pas hésité à le changer encore de place, passant de commis de suite (serveur) à un retour en cuisine ! Moi, je n’avais pas encore travaillé dans le commerce alimentaire, il fallait bien que ça m’arrive. Je quitte la vente de vêtements qui me plaît bien, pour devenir aide vendeuse dans une grande boulangerie – pâtisserie. A chaque fois que notre père nous fait quitter une place, il trouve toujours le mensonge approprié qui convienne à la situation, prenant les patrons pour des gogos.
Là…il s’est bien fait avoir. Après une journée à la boulangerie, je rentre le soir, rue Chénier, dans un état lamentable, en pleurs et totalement perturbée. Je viens de me faire virer au bout du premier jour ! Le patron s’est mis en colère de voir une fille de quinze ans aussi peu dégourdie, ne sachant pas compter, et ne connaissant pas ses tables de multiplication. Pourtant, à la pension je les savais par cœur, c’était obligé !! Mais à présent, je ne me rappelle que des tables de 2 et de 5, les plus faciles ; et encore…pour la table de 5, seulement si je peux la réciter dans l’ordre. Quelle humiliation devant les autres vendeuses et devant les clients !
Mais, comme mon vioc veut me faire devenir folle, il récidive en trouvant une autre boulangerie, petite celle là, rue des Saussaies. Pour attendrir les gens mon père leur dit, le plus souvent, que notre mère nous a laissé tomber mon frère et moi, là, d’accord ! Mais quand il rajoute qu’il a dû nous élever tout seul, là, non ! Il s’est toujours débarrassé de nous. Ici, dans cette place, il a donné à ma mère un rôle plus clément. Au bout de quelques jours, il téléphone à la patronne :
« Même si elle a refait sa vie, la mère de ma fille s’intéresse de près à tout ce qu’elle fait, (ce qui est complètement faux). Elle souhaite connaître exactement ses appointements, afin que la petite mette de l’argent de côté (menteur !) pour sa vie d’adulte. »
Ma patronne que je pourrais surnommée « Mme Combien de Temps » est une dame très affable ; même si elle a été mise immédiatement au courant et qu’elle ait constaté rapidement par elle même mes lacunes en calcul, cela ne l’impressionne pas plus que ça :
« Vous pourrez assurer la maman de Régine que son traitement sera de deux cents francs mensuel nourrie et logée. Le tarif normal d’apprentie vendeuse est de cent soixante francs. J’avantage votre fille pour sa gentillesse et sa bonne volonté, car il faut bien le dire, Régine est toute neuve dans le métier et ne sait pas compter, chose qui se fera avec l’habitude. »
Hum !
Moi qui adorais rentrer dans une boulangerie, en tant que cliente, pour sentir la bonne odeur du pain frais et pour lorgner les gâteaux, je souhaiterais ne plus avoir d’odorat pour cause de nausées.
Je ne reste que onze jours à la boulangerie.
Je vais, paraît-il, devenir aide vendeuse en crèmerie. Tiens ? Ça me rappelle quelqu’un.
Je ne suis pas mécontente de quitter ce commerce. Cependant, je fais comprendre à mon père que la vente en crèmerie ne sera pas plus facile pour moi, dès lors qu’il me faut additionner les achats des clients. Je ne pourrai, au mieux, qu’apprendre le nom des fromages. Qu’à cela ne tienne ! Nous nous rendons dans cette grande crèmerie afin de me présenter. La crémière me fait penser à la boulangère dans le sens où elle ne considère pas comme un obstacle majeur mon handicap concernant l’arithmétique.
« Ne t’inquiètes pas ma petite, tu n’auras qu’à noter sur ton calepin le prix des achats des clients et, ma belle mère, à la caisse, fera le reste. Pour ce qui est de la pesée, tes collègues t’aideront. »
Quoi répondre à une telle gentillesse ?
Je ne peux pas lui dire, le sentant très fort, que je sais d’avance que ça ne marchera pas. De toute façon mon père ne me le permettrait pas. Quant à la balance, pour les pesées, c’est un deuxième problème. Pour moi tout ça c’est encore du chinois, sans oublier les clients que je déteste déjà. Je ne ressemble pas aux autres jeunes filles, je ne comprends rien à rien et mon complexe s’intensifie.
Je suis la plus jeune des employées et ma patronne me chouchoute en me prêtant beaucoup d’attention, elle m’a surnommée « Bébé ». Elle a un grand fils, mais peut être aurait-elle préféré une fille ?
Je fais souvent des erreurs de pesées qui doivent être corrigées par les vendeuses, mais au lieu de démonter ma patronne ça lui donne une idée : que je m’occupe chaque jour de préparer les hors d’œuvres de notre déjeuner. Je le fais avec plaisir, c’est pour moi une bouffée d’air frais. Je me débrouille plutôt bien mais je n’ai cependant pas décroché la lune, et pourtant :
« Regardez ce que Bébé a préparé. C’est une artiste ! »
Le patron soupire, il va bientôt souffler… car j’ai tendance à l’énerver.

Un matin où je remonte de la cave les casiers de bouteilles de lait, totalement épuisée par ce dur labeur, je me mets à saigner du nez. Le saignement se transformant en hémorragie, je suis conduite à la pharmacie la plus proche. Là, on m’introduit des mèches dans les narines pour arrêter ce saignement. Ça fait mal !
Je quitte ce métier, en respirant la bouche ouverte.